Editions BEAUCHESNE

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TH n°120 PRISCILLIEN UN CHRÉTIEN NON CONFORMISTE. Doctrine et pratique du priscillianisme du IVe au VIIe siècle

TH n°120 PRISCILLIEN UN CHRÉTIEN NON CONFORMISTE. Doctrine et pratique du priscillianisme du IVe au VIIe siècle

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Date d'ajout : mercredi 06 novembre 2013

par Philippe ROISSE

REVUE : Collectanea Christiana Orientalia 8, 2011, Cordoue


Le nouveau livre de Sylvain Jean Gabriel Sanchez (SJGS) ne défriche plus les textes grecs en se lançant sur les chemins larges de l’apologétique du second siècle (voir son précédent livre, Justin, apologiste chrétien, Paris, Gabalda, 2000) mais aborde les textes latins obscurs de l’Antiquité tardive en retrouvant les sentiers escarpés de minorités chrétiennes. L’auteur cherche à comprendre un auteur réputé difficile, puisqu’il s’agit d’un hérétique espagnol qui a pour nom Priscillien.
Cette monographie publiée aux éditions Beauchesne se présente comme un iceberg dont la partie émergée constitue le volume no120 de la collection « Théologie historique » et la partie immergée le site internet (http://sjgsanchez.free.fr) consacré à sa recherche sur le priscillianisme. Reprenant une thèse de doctorat, ce livre répond aux exigences de tout travail universitaire dans la pure tradition des travaux en Sorbonne. Historien de métier, SJGS établit le fait historique (chapitre un), expose ses sources (chapitre deux) et interprète les textes par l’étude de thèmes transversaux (chapitres trois, quatre et cinq), renvoyant son lecteur aux nombreuses notes de bas de page instructives pour apporter les preuves de sa démonstration et suggérer des pistes de recherche complémentaires. Enfin, il met en ligne une longue bibliographie afin de pouvoir la mettre à jour régulièrement, avec la collaboration de plusieurs chercheurs, pour en faire un outil de consultation utile.
Dès l’avant-propos, SJGS mentionne la monographie d’Ernest-Charles Babut (Priscillien et le priscillianisme, Paris, H. Champion, 1909) et montre que son travail vient remplacer la seule monographie française d’importance depuis un siècle. Il n’y a pourtant aucune tradition qui lie ces deux auteurs. Babut est un disciple de Langlois et appartient à l’école méthodique de la fin du XIXe siècle ; il est marqué par le positivisme de son époque et analyse l’histoire religieuse avec la rigueur d’un rationalisme d’inspiration germanique. SJGS, quant à lui, se situe dans la lignée de l’école de Marrou.
L’affaire Priscillien a fait couler beaucoup d’encre et le but de l’auteur n’est pas de réhabiliter cette figure comme Babut a pu le faire en 1909 mais de comprendre les ressorts profonds d’un homme cultivé de l’Antiquité tardive en essayant de séparer le message hérésiologique des sources directes. L’auteur démontre que Priscillien est un chrétien convaincu fidèle à Nicée et au credo catholique mais est aussi, par sa formation scolaire, un ami de la gnose. Cette amitié ne fait pas de lui un gnostique à part entière mais un homme marqué par des conceptions héritées, d’une part, de ses lectures de textes apocryphes et, d’autre part, de réminiscences néoplatoniciennes. Ainsi, SJGS arrache Priscillien aux accusations gnostiques et manichéennes. Les rapprochements possibles entre le manichéisme, les écoles gnostiques et le priscillianisme sont dus à ce substrat commun de la gnose auquel Priscillien a été rendu sensible par le néoplatonisme et son goût pour les apocryphes. L’auteur dresse un portrait complet du mouvement en abordant tant les problèmes de doctrine que les pratiques. Cette analyse séparant les idées et la praxis peut lui être reprochée, car dans la réalité, les deux aspects s’enchevêtrent mais il ne manque pas de les regrouper dans sa conclusion afin de présenter une synthèse qui est bienvenue après les longs chapitres d’analyse.
Son travail complet sur le sujet est une œuvre importante et fait preuve d’une réelle dimension scientifique tant par ses développements historique, que théologique, philosophique et philologique. Sa reconstitution des événements (p. 29-61) permet de répondre aux contradictions de certaines sources. L’exposé théologique des positions trinitaires (p. 150-180) éclaire les paradoxes des textes antipriscillianistes et propose une image du fondateur du mouvement. La dimension philosophique aborde l’arrièreplan culturel caché dans les Traités de Wurtzbourg (p. 290-307). Enfin, les analyses philologiques émaillent l’ensemble de l’étude (par exemple, p. 172, p. 185 n.149, p. 427-433) et ne manquent pas d’aborder les difficultés du latin tardif des Traités. La formation de SJGS à l’École biblique de Jérusalem et à Paris IV en patristique explique aussi la richesse du travail. Il aborde la manière dont Priscillien lit et cite les textes scripturaires (p. 265-269) à travers le prisme de ses lectures des apocryphes (p. 269-290). Sa connaissance de la littérature chrétienne lui permet de relever les emprunts à Hilaire de Poitiers (p. 299-307) et de faire des rapprochements avec la théologie archaïque des apologistes en matière christologique (p. 172-173) et avec les conceptions origéniennes (p. 180-216). En conclusion, l’auteur consacre quelques paragraphes à une lecture sociologique du mouvement à la lumière des références classiques de Max Weber et d’Ernst Troeltsch (p. 437-446). Il fait varier un jeu d’échelles et replace le mouvement dans sa dimension régionale afin d’apprécier la diversité d’effets de l’impact du message priscillien tant au niveau social que religieux et politique. Il aboutit ainsi à une vision contrastée du phénomène religieux comme représentation collective, met à jour la complexité du jeu social et identifie les acteurs sociaux, les pressions des partis et les modèles de comportements. Cette synthèse lui permet de répondre à la question initiale (p. 11 : « sur quelle base décide-t-on de formuler une norme à partir d’une exclusion ? » reprenant les questionnements d’Alain Le Boulluec dans son ouvrage La Notion d’hérésie, Paris, Études Augustiniennes, 1985) en faisant des normes des enjeux qui sont inséparables des règles de contextualité. L’idée de norme est liée aux modalités de légitimité, à celles du juste et de l’injuste, valeur opérée par un représentant du groupe ou une instance collégiale. On peut reprocher à SJGS d’utiliser des outils sociologiques un peu anciens. Plutôt que de parler de norme instituée visant l’exclusion puis l’éviction du priscillianisme du sein de la catholicité, peut-être vaudrait-il mieux parler « d’ajustement » aux caractéristiques de la situation du moment, concept à mi-chemin entre la justification face à une situation de discorde et la dénonciation par rapport à une action jugée injuste et calomnieuse. Au sein de l’Antiquité tardive, la dissemblance entre un christianisme de masse et l’ascétisme chrétien a mis en mouvement les épreuves de qualification et a suscité les procédures de justification de part et d’autre. L’identification de deux clans (i.e. des priscilliens comme des hydatiens) a entraîné la course à la reconnaissance sociale de façon politique et religieuse de chacun des deux partis. Au bout du compte, les uns ont été reconnus par l’empereur Maxime, tandis que les autres ont été stigmatisés comme hérétiques et persécutés.
Comme dans tout ouvrage de cette envergure, ici et là on peut repérer des coquilles ou certains oublis, voire quelques maladresses : il ne s’agit pas du codex de Laon 1913 mais 113 (p. 83) ; en énonçant les articles du Code de Théodose (p. 91-94), auraient pu être ajoutées les constitutions sirmondiennes (nouvelle édition de 2009 dans Sources Chrétiennes no531) ; une lecture un peu rapide du travail d’Isabelle Bochet attribue à Augustin ce qu’elle attribue à Jérôme (p. 270, n. 15) ; un anachronisme (p. 38) désigne l’évêque de Rome comme le pape alors que cette appellation ne viendra que sous la plume d’Ennode de Pavie au siècle suivant. Mais ces détails ne remettent pas en cause la valeur de cette somme.
En cherchant à retrouver les références culturelles de Priscillien, SJGS tente d’exhumer le réel sous les masques des fausses accusations et se pose la question de savoir qui était vraiment cet aristocrate de rang sénatorial. Sa réponse est limpide : Priscillien était un homme cultivé, qui se convertit à un christianisme oriental, celui d’Origène. Le pont entre l’Orient et l’Occident aurait été assuré de deux manières : au moyen des versions latines de l’œuvre d’Origène et grâce au rôle influent de l’origénisme sur le christianisme latin du Haut Moyen Âge. En effet, les premières traductions latines des écrits grecs furent réalisées, entre autres, par Hilaire de Poitiers et Marius Victorinus, bien avant celles de Rufin d’Aquilée. Ces premières traductions perdues posent le problème du renouveau d’Origène en Occident. Ensuite, SJGS développe une hypothèse de Juliana Cabrera sur le rôle joué par les moines égyptiens dans la transmission des doctrines d’Origène en Occident (Estudios sobre el priscilianismo en la Galicia antigua, thèse doctorale, Université de Grenade, p. 39). Mélanie l’ancienne, grande lectrice d’Origène, ne serait pas étrangère à la venue de moines en Hispanie. On sait que, lors de la persécution arienne de 374, elle protégea certains moines d’Égypte. Il n’est pas impossible qu’elle les ait aidés à fuir en Occident - hypothèse qui sera développée dans le prochain livre de SJGS en préparation pour les éditions Beauchesne dans la collection « Figures d’hier et d’aujourd’hui ».
En conclusion, l’auteur confesse les limites d’une telle entreprise en avouant, à mots couverts, que l’histoire ne peut aboutir qu’à une représentation nouvelle d’un homme et de son mouvement tant dans ses idées que dans ses pratiques, résultat provisoire sujet à débat. Le travail de SJGS appartient donc au domaine des hautes études hispaniques et renouvelle entièrement la recherche sur le priscillianisme. Son apport est de taille quand on sait combien les controverses autour du priscillianisme ont pu alimenter les débats théologiques au Moyen Âge dans la péninsule ibérique. Sans conteste, son ouvrage constitue donc une nouvelle pierre apportée à l’édifice de la connaissance historique de cette période.


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