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12- MADAME GUYON (1648-1717), UN NOUVEAU VISAGE

12- MADAME GUYON (1648-1717), UN NOUVEAU VISAGE

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Date d'ajout : mardi 16 mai 2017

par Huguette CHARRIER

FEMMES ET HOMMES DANS L'ÉGLISE, OCTOBRE 1989

Pourquoi rouvrir aujourd'hui le dossier d'une simple femme, "ignorante et ingénue", dont le nom est lié, dans nos manuels de littérature, à la querelle du "pur amour" et à l'hérésie quiétiste ?
C'est que précisément son procès nous indigne et qu'elle pourrait bien avoir quelque chose à nous dire maintenant : comme femme d'abord et comme "corps parlant", conviant, en un siècle masculin, à accueillir l'altérité comme accusée, conduisant une certaine stratégie face aux violences du pouvoir politico-religieux ; comme mystique Enfin, témoin de l'intériorité en un siècle porté vers une religion du dehors, du dogme et des pratiques. C'est l'intérêt du livre de Marie-Louise GondaI, reprise de sa thÈse de théologie : "L'acte mystique. Témoignage spirituel de Mme Guyon", thèse soutenue le 8 juin I985 devant la faculté de Théologie de Lyon.
Par une marche à rebours, "à partir des résonances actuelles de sa voix jusqu'aux moments décisifs de son destin", l'auteur : propose une interprétation renouvelée non seulement de l'œuvre de Mme Guyon ( 40 volumes) mais de son rôle de témoin d'un "ailleurs du savoir" en son siècle rationaliste. Parmi les ambiguïtés de ce procès de la Mystique qui se jouait à travers sa personne, elle conduisit une stratégie d'inertie contestataire "assumant sa condition de femme tout en affirmant son essentielle dignité."
Sur une vie de 69 années, Mme Guyon en passe douze au service d'un vieux mari goutteux et de sa mère dont il subit l'emprise ; veuve à 28 ans, ayant assumé cinq maternités, sans confident à qui parler de sa douleur, elle trouve consolation dans la Parole de Dieu, répétée, mâchée dans l'oraison, elle goûte la présence de Dieu puis en est privée pendant sept ans. Elle passera huit années en prison, après une longue errance dans la clandestinité, et enfin quatorze en assignation à résidence, pour mourir à Blois un matin de juin I7I7 en murmurant: "Rien… rien… rien. "
Tout cela dans un corps travaillé par les fièvres et les maladies, entre autres la petite vérole, dont elle refuse d'atténuer les marques ; quant au cœur, outre les deuils, les rumeurs et calomnies, elle devra subir la détention sans jugement, isolée, espionnée durant sept mois, le tracas d'interrogatoires interminables, voir ses écrits censurés par cinq ordonnances épiscopales, interdite d'expression dans l'Église, pour s'être montrée "rebelle au roi et avoir répandu des propos peu orthodoxes sur la prière."
"Existence Lamentable", conclut l'historien polonais Kolakowski, et qui nous serait inconnue sans l'éditeur Pierre Poiret, lui-même converti par une mystique.
Ses écrits, pourtant, ont intéressé des philosophes tels que Malebranche et Leibniz, insatisfaits du Dieu de Descartes ; et des spirituels comme Monsieur Olier, qui y trouvaient ce que n'apportaient pas d'autres Églises. Son influence s'est étendue de France en Hollande, en Allemagne, en Ecosse et Angleterre, en Suisse.
Paradoxe : l'auteur montre que de toute évidence cette femme représentait une menace pour les détenteurs de l'orthodoxie. Comment rendre compte autrement de la furie de ses juges, qualifiant de "jargon" un langage symbolique qui leur échappait ; l'infâmie de Bossuet, soudoyant de faux témoins pour la calomnier sur ses mœurs à défaut de pouvoir la convaincre d'erreur doctrinale, usant de pressions, ne reculant ni devant le chantage ni devant la falsification des procès-verbaux ?
Mais aussi les enjeux étaient de taille : cette femme inquiète les pouvoirs politico-religieux. On voit le Chartreux Le Masson s'affoler à la pensée que les moniales liraient son "Commentaire du Cantique" et - comble de ridicule - lui en substituer un autre, sorti de sa propre plume ! Et Madame de Maintenon, inquiète également de voir les filles de Saint Cyr contester l'enseignement prodigué par les Dames de Saint Louis, dont elle s'est constituée supérieure à vie ; et , dans la foulée, Bossuet revenir sur un bon mouvement , crainte de perdre le crédit de Madame de Maintenon ; on voit l'archevêque de Paris obtenir du roi la lettre de cachet, puis, rongé d'un remords très tardif, la faire "libérer" sans pour autant la réhabiliter. Le lecteur, emporté dans ce tourbillon d'intrigues, s'étonne que cette femme ignorante ait pu porter ombrage au Roi-Soleil !
C'est qu'on vit dans un climat de psychose anti-quiétiste : Molinos vient d'être condamné à la prison à vie pour ses thèses sur l'oraison. Le Père la Combe est lui aussi incarcéré ; Fénelon est soupçonner de tremper dans l'hérésie : les rivalités épiscopales aidant, c'est lui que Bossuet veut atteindre en la personne de Mme Guyon : elle offre "un point de fixation commode" : elle sera déclarée criminelle.
Et d'abord en tant que femme parlante. Or "une femme est par nature, incompétente" ; "sa vérité, dira Tronson, est de ne pas s'écarter de ce que
ses supérieurs lui prescrivent. C'est à eux de décider de ce qui est conforme non seulement à la doctrine mais au langage de l'Église." La femme, quant à elle, "doit apprendre en silence", selon la recommandation de l'apôtre.
Et certes on comprend que des hommes d'Église, soucieux de maintenir la vérité comme un dépôt à eux confié, familiers par ailleurs des élaborations abstraites, aient été déroutés par la voix singulière de cette femme ; la peur leur fait outrepasser les bornes de la bienséance. Bossuet qualifie de "délire" le discours de l'accusée, "effet d'un orgueil démesuré". Et la source de l'orgueil - pour une femme - n'est autre que la sensualité. L'argumentaire est sans faille. Reste à inventer des faits, à susciter des ragots. Ce procès-là tourne court, mais la rupture est consommée entre l'appareil ecclésial et une certaine parole de femme.
Marie Louise Gondal fait apparaître la féminité de ce langage : pour "dire vrai", pour rendre compte de cet "acte passif" qu'est la déprise du sujet qui se livre à l'emprise du vouloir divin, le langage théorique et conceptuel est inadéquat. D'où le recours au langage symbolique, allégorique, à la "fable mystique". Les théoriciens de la mystique n'entendent pas ce langage qui prend en compte un sujet singulier et son expérience, et se situe en cette source intime, antérieure à la représentation claire et au jugement distinct, cette source où n'est pas encore opéré le partage entre le oui et le non. Fixé au mode du représentable le discours masculin - surtout en ce siècle cartésien - ne pouvait intégrer cette différence : elle est irréductible. Et comme aussi elle est incontournable, la stratégie du théoricien est de qualifier d'insignifiant - voire d'hystérique - ce discours de femme : ce qu'il fait.
Pourtant ce discours n'est-il pas adéquat pour dire "l'autre" ? Dieu peut-être, ou comme dit prudemment l'auteur, "cet extraordinaire dynamisme auquel elle donne le nom de Dieu, du Verbe, de l'Esprit", cet autre est appréhendé du dedans : discours mystique, accordé au féminin, hermétique pour les théoriciens du "dehors". Mme Guyon apparaît comme témoin d'un "ailleurs du savoir", à l'écoute de ce que d'aucuns aujourd'hui appelleraient une parole inconsciente.
Finalement, ce qui se joue ici, derrière la pitoyable farce dont Mme Guyon est l'otage, c'est le procès de l'expérience mystique, du langage qui prétend l'exprimer, de Dieu en fin de compte, en ce qu'il se donne à éprouver par un sujet singulier.
Il n'empêche qu'il y avait là une femme réelle, qui devait faire -,face.
Sa stratégie - instructive - confirme s'il en était besoin, l'authenticité de son expérience de Dieu.
Pour tout ce qui la concerne, elle entre "dans des dispositions d'indifférence", souple comme une feuille dans la main de Dieu. Elle se tient en elle-même, dans ce lieu de l'union à Dieu, réelle et insaisissable, en cet état "insu" d'où peut naître la parole. A partir de là, elle entend les accusations, s'offre aux vérifications, demande que la bataille soit livrée au grand jour, réclame la légalité, demande un procès sur ses mœurs. Elle s'expose dans sa fragilité, répond aux interrogatoires, subit fermement le procès doctrinal, depuis cette zone obscure de l'expérience mystique, présente, active, bien qu'elle soit souvent, devant tant d'ignominie, tentée de se taire. Puis, dans un deuxième temps, elle se retire , elle souhaite vivre inconnue ; elle se prive de protections ambiguës, refuse de signer la rétractation d'erreurs qu'elle n'a pas soutenues : puis elle laisse le procès se dérouler "en dehors d'elle". "Femme avisée, aux ressources étonnantes de caractère, d'intelligence et de jugement."
Et c'est cette stratégie non-violente qui démasque à la fin et dénonce ses accusateurs. Elle n'a pas revendiqué âprement le pouvoir monopolisé par l'appareil ecclésial : elle a su l'interroger, comme elle a su ébranler l'ordre masculin, y dégager un espace pour un rôle de "témoin", et finalement l'inviter à accueillir l'altérité en écoutant un discours venu "du dedans".
Le livre de Marie Louise GondaI, étayé d'abondantes notes et d'une importante bibliographie, est d'une écriture vivante, claire et ordonnée que le lecteur apprécie en cette affaire compliquée. Par ailleurs, l'auteur aborde sans les clore, les questions qui sont les nôtres. Aujourd'hui où nous sommes requis par bien des querelles et agitations sur la scène du monde socio-politique, ecclésial, culturel, et où les orthodoxies et orthopraxies manifestent quelques crispations, "l'expérience mystique demeure… l'espace où renaît l'audace tranquille des départs qui sauvent ", conclut l'auteur.


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