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03. LE POUVOIR

03. LE POUVOIR

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Date d'ajout : mardi 18 juillet 2017

par DOMINIQUE DUBARLE

REVUE DES SCIENCES PHILOSOPHIQUES, 62, 1978


CHRONIQUE DE PHILOSOPHIE LA COLLECTION « PHILOSOPHIE »
HISTOIRE FACULTÉ ET SIGNIFICATION D'UNE ENTREPRISE DE LA DE PHILOSOPHIE DE L'INSTITUT CATHOLIQUE DE PARIS par Dominique DUBARLE
Entreprise commune des enseignants de la Faculté de Philosophie de l'Institut Catholique de Paris, la collection « Philosophie » vient de publier son troisième volume, ayant pour titre Le Pouvoir. Un volume par an. Les deux précédents avaient pour titre : Manifestation et Révélation, publié en 1976, et Le Mythe et le Symbole, publié en 1977. Le prochain, à paraître en mai 1979, s'intitulera : Le sujet de la pédagogie. Ces volumes sont édités par la maison d'édition Beauchesne, dont le dynamisme actuel est fort remarquable et qui a pris le risque courageux d'oser lancer aujourd'hui une collection catholique de philosophie.
Avant même de parler de chacun de ces ouvrages, qui, tous, sont des recueils d'études librement conçues et rédigées par leurs auteurs à l'occasion d'un thème choisi en commun, nous voudrions présenter les raisons d'être de cette réalisation, faisant ainsi une sorte de Chronique philosophique ayant pour thème un certain état d'esprit - antécédents, motivations et propos d'avenir - partagé par un groupe d'hommes faisant profession de philosophes dans l'Église catholique et au début du dernier quart de ce siècle. Sans doute, la mise en lumière des « intentions intellectuelles » partagées à plusieurs ainsi que de leur signification mérite-t-elle qu'on leur consacre dans la Rev. Sc. ph. th., quelques pages allant au-delà de l'ordinaire compte rendu.
S'agissant de philosophie, l'actuelle situation présente à première vue quelque chose de paradoxal. La mort de la philosophie - et peut-être encore plus particulièrement celle de la métaphysique - a été proclamée de mille manières, bruyamment, tout au long de la quinzaine d'années qui précède. Pourtant jamais peut-être autant d'œuvres de caractère philosophique n'ont été publiées. Jamais non plus, semble-t-il, n'avons-nous parmi nous autant de personnages ou d'auteurs qui se déclarent philosophes, jusqu'aux tout derniers venus qui se disent et se font dire « les nouveaux philosophes ». La raison de ce paradoxe est sans doute que ce qu'on a appelé « mort » il y a quelques années était en réalité le processus d'une mue, une crise d'indispensable renouvellement de vitalité, bien davantage qu'un décès proprement dit. Qu'il s'agisse en vérité d'une mue, non d'une mort, tel a été, d'instinct, le pari qui a déterminé l'initiative de la présente collection. Commencée sans tapage publicitaire, fort modeste dans ses ambitions pour l'immédiat, elle n'en a pas moins la volonté d'affirmer par son existence même, une façon de vitalité nouvelle de la philosophie.
Cependant, puisque c'est d'une entreprise patronnée par une faculté de philosophie d'Institut Catholique qu'il est question, il faut préciser bien des choses. Et d'abord faire apparaître, noir sur blanc, un passé. Car ce qui fut officiellement appelé « philosophie » et « enseignement philosophique » au sein de l'Église catholique et du système de ses Universités s'est trouvé, comme toujours, situé de façon fort particulière à l'intérieur de ce qui, depuis l'époque au moins de l'Université moderne, est appelé philosophie.
La particularité de cette situation est, en dernière analyse, venue des besoins de l'intelligence croyante elle-même, qui demande aux initiatives de la réflexion rationnelle le respect des convictions de la foi. Mais elle est venue des besoins en question compte tenu d'acquis historiques et de schémas épistémologiques maintenus en vertu de traditions dont la philosophie, devenant moderne, s'est affranchie comme par principe, quelles que soient les survivances matérielles dont elle avait fait l'assimilation. Acquis historiques : l'héritage philosophique de l'antiquité, platonisme et aristotélisme avant tout, digéré et à moitié fixé dans le genre intellectuel de la « philosophie de l'école ». Schémas épistémologiques : celui des rapports entre foi et théologie d'une part, faisant de la théologie la reine des savoirs, et celui des rapports entre théologie et philosophie d'autre part, faisant de cette dernière une auxiliaire - certains disaient une servante - de la théologie, dans des conditions d'autonomie intellectuelle imparfaitement précisées. La philosophie n'en était pas moins dite, comme par principe, l'œuvre de la raison naturelle de l'homme, ainsi que la philosophie de l'antiquité païenne le faisait bien voir, pensait-on ; mais dans des conditions d'harmonie naturelle avec la révélation religieuse et avec l'enseignement de la foi, qui, à peu près réalisées - non sans labeur - à l'âge des grandes synthèses de la théologie médiévale, devinrent ensuite l'objet d'un immense effort de conservation en l'état, à tout le moins dans et pour le système des enseignements dont l'Église assumait la charge.
Aussi bien, dans un Institut Catholique, les enseignants d'une faculté de Philosophie étaient-ils, chacun plus ou moins engagé individuellement, mais tous en corps, solidaires de cette situation. Le contexte intellectuel, culturel de la philosophie « extérieure » aux présuppositions du dispositif institutionnel particulier qui les rassemblait professionnellement ne manquait pas cependant d'agir sur eux. Depuis longtemps déjà. La familiarisation de plus en plus poussée avec ce contexte vivant, la réflexion vive d'individus bien différents de simples reproducteurs et dévots commentateurs les forçaient à reconsidérer moins les formes de l'institution universitaire que ses contenus effectifs. Il en était déjà ainsi dès les débuts de la Faculté de Philosophie à l'Institut Catholique de Paris, c'est-à-dire dès 1912. Il en fut ainsi bien davantage encore durant les quelques vingt années qui séparent la fin de la seconde guerre mondiale et la clôture du second Concile du Vatican.
Lentement donc, mais continûment, à partir de cette situation perçue de plus en plus comme tranchant sur l'ordinaire, de nouvelles façons de concevoir les rôles tant de la philosophie que de ses enseignants dans l'Église commençaient de prendre possession des esprits. Pourtant, autant que l'on puisse juger rétrospectivement, c'est de l'initiative de réaliser la collection « Philosophie » qu'il faut dater un certain aboutissement du processus. Comme les enjeux d'une pareille issue sont importants, bien au-delà peut-être de telle ou telle formation particulière d'enseignants, il faut voir là une des raisons d'y revenir publiquement dans cette Chronique. La circonstance y aide d'autant mieux que la réalisation nouvelle enchaîne en fait à un passé et permet ainsi quelques comparaisons.
De 1955 à 1970, l'Association, toujours vivante, des Professeurs de Philosophie des Facultés Catholiques de France, avait fait paraître huit volumes d'une série intitulée Recherches de Philosophie. Les sept premiers furent publiés chez Desclée de Brouwer, entre 1955 et 1966. Le dernier, qui faisait un sort à des textes rédigés depuis quelque temps déjà, parut quatre ans plus tard, dans la collection « Cogitatio fidei », aux Éditions du Cerf. En 1976 plusieurs de ceux qui avaient collaboré aux Recherches de Philosophie se retrouvèrent auteurs, avec de plus jeunes, dans la nouvelle collection, patronnée cette fois-ci par la seule Faculté de l'Institut Catholique de Paris. L'intervalle, pratiquement de dix années, entre une interruption et une reprise, la reprise et, peut-être, le changement de patronage lui-même, d'un bord de l'intervalle à l'autre, sont significatifs, nous semble-t-il, de la mutation qui est venue affecter la façon dont la philosophie pouvait bien vivre sa propre idée dans le champ de l'enseignement supérieur catholique.
Les années qui s'écoulèrent entre 1955 et 1965 furent, du point de vue de la recherche intellectuelle et philosophique, des années difficiles pour les facultés catholiques de France. Celles-ci étaient encore organisées sur la base des programmes d'études traditionnels pour la philosophie dans l'Église catholique. Ces programmes étaient conçus et institués comme étant avant tout ceux de la transmission enseignante d'une philosophie aristotélicienne et thomiste d'école, philosophie elle-même voulue toute à la disposition de la théologie et de la formation des clercs aux sciences sacrées, et surtout dans leurs classiques dimensions spéculatives. D'autre part, touchant l'observation des programmes et de leurs normes, il subsistait, s'opérant par diverses voies, un contrôle mal confiant de la part de l'autorité ecclésiastique, et aussi, il faut bien le dire, de la part d'autres encore, qui se pensaient à l'occasion investis de responsabilités doctrinales. La recherche intellectuelle proprement dite ressentait ce contrôle comme un frein, ou encore comme des façons de lisières imposées du dehors. Et pourtant l'époque, déjà, n'était plus intellectuellement celle du premier tiers du siècle d'où venaient les habitudes et les dispositions encore en vigueur vingt ans plus tard.
On vivait l'après-deuxième guerre mondiale, et, sans bien s'en douter encore, les années qui déboucheraient sur le second Concile du Vatican. C'était l'époque du premier mouvement des prêtres-ouvriers. La crise dramatique de 1954, loin de stériliser le « bouillon de culture » intellectuel du mouvement, l'avait rendu encore plus actif dans les esprits. C'était aussi l'époque de l'influence, sur les jeunes intelligences chrétiennes, des écrits du Père Teilhard de Chardin, qui venait de mourir le soir de Pâques 1955. C'était encore l'époque où s'accusait - au moins à l'Institut Catholique de Paris - une sorte de cassure, du point de vue de la continuité des études et de la formation des jeunes clercs, entre une Faculté de Théologie qui prenait de plus en plus de champ par rapport aux matérialités d'un enseignement de la scolastique et une Faculté de Philosophie, officiellement plus timide à cet égard, semble-t-il. L'on sentait bien cependant, chez ceux qui avaient charge d'enseigner la philosophie, qu'une liberté intellectuelle avait à être prise, au niveau de l'enseignement comme à celui de la réflexion. Une nouvelle action de la pensée devait être mise en chantier. Mais de quelle façon ? Référée à quoi ? Orientée vers quoi ? On ne savait guère que tâtonner ...
Autant que l'on puisse s'en rendre compte aujourd'hui, la publication des Recherches de Philosophie et des études qui y étaient rassemblées était une solution de compromis, un compromis dont les auteurs eux-mêmes, d'ailleurs, n'avaient peut-être pas tout à fait conscience. On était encore solidaire de la forme officielle de l'enseignement philosophique dans l'Église catholique et ses Facultés universitaires. L'on vivait d'une conviction corporative, dont l'énergie était encore sensible, touchant la validité de cet enseignement héritier des grands siècles de la pensée chrétienne. Mais en même temps l'on était bien familiarisé avec le monde d'une intellectualité moderne, et, à tout le moins, avec ses grands auteurs philosophiques de référence : l'histoire de la philosophie moderne - aussi bien que de l'antique ou de la médiévale - étudiée avec beaucoup de sérieux et enseignée avec une probité extrême favorisait largement cette ouverture d'esprit, qui était grande. Se convertir cependant à quelqu'une des philosophies de la modernité, cartésienne ou kantienne, hégélienne ou marxienne, nietzschéenne ou heideggérienne ... , il n'en était question. Affaire, sans doute, d'une sorte de réflexe commun, assez sûr au total, d'enseignants catholiques.
On cherchait donc à « poser les problèmes » que ces philosophies semblaient poser à des intelligences croyantes. On s'occupait d'y réfléchir ; on s'efforçait d'en évaluer les issues, et cela avec les moyens du bord, encore tout pétris intellectuellement de ce qu'il fallait maintenir présent dans l'enseignement. Quelques lignes du bref liminaire qui ouvre le numéro VI
des Recherches de Philosophie intitulé : « Saint Thomas aujourd'hui et paru en 1963 disent assez bien, tout en forçant peut-être un peu la note, ce qui pouvait en être alors d'une pensée collectivement professée : « La fidélité aux principes, à la méthode et à l'esprit de S. Thomas ne contraint point ceux qui en font profession à s'enfermer dans un système clos et définitivement replié sur lui-même. Elle les invite au contraire à revenir sans cesse aux institutions fondamentales d'une pensée dont les virtualités restent inépuisables et à aborder avec confiance et sérénité de nouveaux problèmes ».
En forçant un peu la note, peut-être ... Mais tout de même, c'était vrai. On ne savait guère que tâtonner, devant ces « nouveaux problèmes ». Mais on tâtonnait avec une sorte d'assurance - confiance et sérénité, en dépit de traverses difficiles - ayant reçu, oui, de S. Thomas, la substance et l'exemple d'une pensée pour son temps singulièrement plus robuste que bien d'autres que, pour notre temps, on nous proposait en échange. Quinze ans plus tard, ceci ne devrait pas être oublié, même si la tâche de la philosophie dans l'Église catholique n'a guère à voir, semble-t-il, avec les entreprises de restauration du passé ... Mais il est heureusement, parmi nous, encore quelques anciens qui se souviennent.
Le travail d'alors, son expression dans les Recherches de Philosophie furent donc travail et expression utiles, qui ont eu plus de fécondité qu'on ne croirait. Mais il fut aussi un travail aux résultats provisoires, une expression aux conquêtes incertaines, et dont, au bout de dix années, le Concile sous les yeux et bientôt Mai 1968 s'annonçant, on sentit, sans même avoir besoin de raisonner beaucoup, qu'ils étaient à bout de course. L'entreprise de publication s'arrêta d'elle-même. Sans doute fallait-il aux hommes de pensée et d'enseignement que l'Association des Professeurs de Philosophie regroupait cette demi-heure de silence - une dizaine d'années -, symbolique, dans l'Apocalypse de Saint Jean, d'un sourd travail qui se recueille et de la transition du temps qui s'annonce.
Pendant cette dizaine d'années, par-delà les évolutions privées des personnes et de leurs collectivités enseignantes, un certain nombre de faits majeurs se sont produits et avec ceux-ci l'apparition d'un contexte fort nouveau. Pour l'Église catholique, le Concile et la crise post-conciliaire. Pour l'Université, l'année 1968 et celles qui ont suivi. Pour les ensembles européens et la civilisation occidentale tout entière, la fin larvée de l'après-guerre, cette altération continue et irrésistible des situations qui prépare désormais les rendez-vous avec les grandes urgences planétaires, si imparfaitement présentes à la conscience de nos contemporains que celles-ci puissent encore bien être.
Tout cela, apprécié du point de vue philosophique - qui sait ? dans les effets les plus extérieurs pour commencer - signifie, pour les traditions de l'enseignement universitaire catholique, une certaine désuétude de sa matérialité scolastique et des plus usuelles références qu'elle se donnait ; signifie aussi pour la tradition intellectuelle de l'université une certaine fin de ce qu'hier encore elle disait la philosophie moderne, habitudes métaphysiques, autorité des grands protagonistes, depuis Descartes à l'après-kantisme ; et pour tout le monde, enfin, signifie quoi ? quoi donc ? on ne sait pas encore. Les unités d'hier sont perçues comme éclatées. Avec le surgissement du présent, les continuités ordinairement visibles et reçues se sont disjointes. En surface tout au moins, le paysage de l'environnement pensant s'est fait paysage de désagrégation : désarroi des coutumes du jugement, foisonnement sans cohérence des micro-initiatives de la réflexion, sans parler des mille suites, dérisoires et quotidiennes, auxquelles peuvent bien achopper aujourd'hui les timides essais de comprendre et de retrouver le sens de l'ensemble. Mais trêve de cette façon d'apprécier le processus et ses dehors : par-dessous, la vie, la vie elle-même sait, elle commence de savoir qu'elle a franchi le pas. Publier maintenant, après les Recherches de Philosophie d'il y a quinze ans, les premiers volumes de « Philosophie » c'est, pour le groupe rassemblé des enseignants de l'Institut Catholique de Paris, avoir décidé, de façon vive, que le pas se franchissait. Et commencer de tenir le pas gagné.
La vie, la vie de l'intelligence en acte de philosophie. La vie se retrouve, comme sur une autre rive. La même vie en un sens, puisqu'elle n'est vie qu'en emportant son capital avec soi, pareil au corps du vivant. Mais vie autre tout de même, puisque désormais elle sait, elle commence de savoir que sa carrière va être autre. Y compris dans le champ de la pensée croyante et de l'enseignement universitaire catholique, le plus concret et le plus immédiat des champs de la pensée pour une faculté d'Institut Catholique.
Ainsi, l'intervalle d'une décennie à peu près écoulée, vieux auteurs et recrues plus jeunes, l'idée a été reprise d'une initiative intellectuelle commune. Ou plutôt, montant de la vie et de ses intimes persuasions, c'est l'idée elle-même qui, de façon ouvrière, s'est saisie du groupe. Le liminaire de présentation du premier volume de « Philosophie » disait, il y a deux ans :
« L'idée qui inspira la mise en route du travail était double.
Avant tout un essai de ‘convivialité’ de la pensée. Il est difficile au philosophe d'aujourd'hui d'être plus que monade pensante, tentative d'intelligence réduite à communiquer avec d'autres par la voie de la trace écrite, dans un milieu que le brouhaha des idées a reconduit pesamment à l'équivalent du silence. Les conditions actuelles d'une vie de l'intelligence à Paris, et même à l'intérieur d'une formation universitaire, font qu'il en est ainsi jusque pour les enseignants chargés cependant de former à tous ensemble le corps responsable d'une pensée. Serait-il possible de résister à plusieurs à cet effet de ‘formalisation’ atomisante de la vie intellectuelle moderne ? On en a fait l'essai. Il vaudrait sans doute la peine de continuer.
L'autre face de l'idée était un certain sentiment (encore à la recherche de lui-même) du rapport qu'il devrait y avoir, aujourd'hui et dans un Institut Catholique, entre l'acte de la pensée philosophique et celui de la théologie. »
Arrêtons-là la citation. « Convivialité de la pensée » : mais c'est là ce qui, du passé, vient aux collaborateurs de l'entreprise présente, et qui reparaît sitôt que possible. Point n'est besoin de longs commentaires. « L'autre face de l'idée » : cela est plus nouveau et exprime, après la plongée de dix années dans la perte d'une expression commune, un aspect spécifique de la situation changée. Insistons-y maintenant.
Quelque chose de cette sorte s'annonçait déjà, peut-être, vers la fin de la publication des Recherches de Philosophie. Le liminaire du dernier volume, qui avait pour titre : La recherche en philosophie et en théologie, commençait par cette phrase :
« A moins de considérer la question de la théologie comme classée une bonne fois du point de vue de la philosophie - ainsi que certaines philosophies, en effet, le pensent - il faut bien reconnaître que le devenir de la pensée théologique intéresse la philosophie elle-même »
Intérêt de la philosophie pour ce qui se passe au royaume de la pensée théologienne. Oui, dans le groupe qui s'exprimait à travers les lignes de ce liminaire, une curiosité qui s'aiguisait à neuf et, qui sait ? un peu de surprise corporative, liée à la perception de l'espèce de cassure dont mention a été faite ci-dessus, entre la formation intellectuelle des jeunes clercs que l'on avait voulu continuer de donner à la Faculté de Philosophie et celle que, sous l'impulsion des hommes et des nécessités, la Faculté de Théologie mettait en chantier. De toutes manières, le processus obligeait à la réflexion ce qui s'abritait de philosophie à l'Institut Catholique de Paris.
Reconnaissons-le sans peine. Œuvre de la foi cherchant l'intelligence d'elle-même, la théologie a perçu plus vite, à l'intérieur de la communauté intellectuelle catholique, le besoin de renouvellement. Exégèse, études historiques, retour à la patristique, flux et reflux de la crise moderniste, urgence de nouveaux discours de la catéchèse et de la pastorale ... C'était de la philosophie, d'ailleurs, non de la théologie qu'il était convenu de dire, dans l'Église catholique, qu'elle jouissait de la pérennité : philosophia perennis. Devenue, décennie après décennie, de moins en moins la théologie des fixations scolastiques, la théologie, du moins à l'Institut Catholique de Paris, libérait de fait l'enseignement de la philosophie des figures de la scolastique. Pourquoi continuer, au nom de vieux réflexes de coopération à la formation des clercs, si cela, concrètement, tombait à vide et ne servait plus à rien ? Si les clercs théologiens faisaient fi de l'outil conceptuel que le dispositif officiel des études demandait à la philosophie de mettre à leur disposition ?
Ce fut là, pour cette pratique de pensée qui s'intitulait philosophie dans une faculté catholique, un important facteur de dernière libération. Auxiliaire en congé, la philosophie, tout naïvement, se découvrit, en accord avec elle-même, une liberté qu'auparavant on ne lui imaginait guère à l'intérieur de l'institution intellectuelle catholique. Grâces en soient rendues, en somme, aux théologiens qui, d'eux-mêmes, au XXe siècle, firent pour la philosophie de leur propre tradition théologique ce que, trois siècles plus tôt, Descartes avait pensé devoir faire contre eux, théologiens de la tradition, en faveur de cette façon moderne de philosopher qui désormais refuserait de se dire au service de la théologie et s'en irait de son côté, en revendiquant sa radicale autonomie.
On évoque Descartes à présent, et bien sûr, avec lui le Kant du Conflit des Facultés et le Hegel du début de Foi el Savoir. Qu'on ne pense point pareille évocation faite par moquerie. Elle est tout à fait sérieuse et il s'agit bien, sous un éclairage nouveau, d'en retenir les leçons. Mais qu'on ne pense point non plus qu'une philosophie d'intelligence catholique, ayant à se professer dans une université catholique aux côtés d'une Faculté de Théologie et dans une faculté qui porte encore (pour combien de temps ?) le titre de faculté canonique, puisse se concevoir elle-même et concevoir son rôle sur le modèle épistémologique de quelque philosophie de notre âge européen classique. On a évoqué ci-dessus la « mort » de la philosophie universitaire classique, et de ce qu'on voulait bien dire sa « métaphysique ». Mais il se pourrait bien que le plus clair de ce qui est ainsi mort, c'est une certaine épistémologie intempérante et triomphaliste de la raison philosophante à l'œuvre dans cette philosophie. Alors, pourquoi, lorsque l'on est une intelligence croyante, et professionnellement telle au sein de l'Église catholique, ne pas profiter de la circonstance ?
Sans donc revenir à l'ancienne position de la philosophie et de son enseignement directement et matériellement mis au service de l'intention théologique, point n'est besoin de se convertir à la position classique depuis Descartes, de la pure et simple séparation d'avec toute la sphère de la foi et de ses épanouissements intellectuels propres. On peut fort bien concevoir la philosophie d'une intelligence librement intéressée à la conviction religieuse, attitude et contenu, à la théologie qui en procède. Philosophie libre, en effet, vis-à-vis de cette théologie, au service de laquelle il n'y a point nécessairement à se ranger, même lorsqu'on se prête, et volontiers, aux entretiens d'un commerce intelligent avec elle.
Philosophie de croyant, oui certes - et librement dévouée à cette foi religieuse qui cherche dans l'intelligence humaine sa propre raison bien accordée à la raison de l'homme -, mais philosophie de croyant qui n'en pense pas moins avec liberté. Tellement que si l'on compte pour première position de la philosophie par rapport à la foi religieuse celle qui s'était définie dans la tradition de la pensée médiévale, puis pour deuxième celle qui se déclare dans son principe avec le cartésianisme, la position de cette libre philosophie de croyant peut bien compter épistémologiquement pour véritable troisième position de la philosophie dans son rapport à la foi religieuse [L'auteur de la présente Chronique s'en est expliqué plus longuement, à diverses reprises déjà, en particulier dans : « La troisième position de la philosophie par rapport à la foi religieuse » étude publiée dans le recueil Savoir, faire, espérer (Publ. des Facultés universitaires Saint Louis, Bruxelles, 1976. Vol. l, p. 125-142), dans ' Fides quaerens rationem '. Le rôle de la philosophie dans l'Institut Catholique tin Humanisme et foi chrétienne (Paris, Beauchesne, 1976, p. 355-362), et enfin dans la première partie de l'étude publiée dans le volume: Le Pouvoir, sous le titre : « Pouvoir et autorité dans l'Église chrétienne ».] Position instruite au demeurant de la différence qu'il y a entre la foi, vérité libératrice, jusque pour l'intelligence, et la théologie, doctrine qui fait de son mieux, avec plus ou moins de bonheur pour la pensée. Et pour à présent philosophie de croyant qui, de la rive de liberté où elle s'est trouvée, en fin de compte, renvoyée, se permet bien, le cas échéant, de considérer de façon un tantinet narquoise, voire critique au nom de la foi elle-même, tantôt le maintien et tantôt les discours de cette pratique qui continue de se dire théologie.
Mais que l'on pardonne cette dernière pointe. Elle n'est en rien, non plus, l'essentiel de « l'autre face de l'idée ». L'essentiel, c'est que, dans un corps universitaire catholique, la philosophie ait commencé de se concevoir autrement que jamais elle s'est conçue par le passé, et dans son rapport à la conviction religieuse de la foi, et aussi dans son rapport avec les systèmes et les devenirs de la théologie, et enfin dans son rapport à l'intelligence naturelle des hommes, l'intelligence tout court, qu'il s'agit d'éduquer adéquatement à la raison, mieux encore que ne le fit la rationalité de la philosophie universitaire d'hier.
Concept, rêve : concept d'une attitude de l'intelligence qui, sans cesser d'être, en particulier, croyante, est mieux au fait de tout ce qui grandit au monde de l'intelligence humaine ; et rêve de cet ordre de la raison dont il est besoin pour que le monde présent puisse mieux se bâtir, sans rien exiler d'humain hors de lui-même, en vrai monde de notre genre humain : ces choses sont conçues, rêvées, approchées avec une sorte d'obstination à travers les Présentations des trois volumes déjà publiés de « Philosophie ». Elles sont plus ou moins mises en action dans les études de chacun de ces trois volumes qui se rapportent plus particulièrement aux questions d'ordre religieux - ainsi, envisagés sous différents angles, la notion de révélation dans le premier de ces volumes, l'usage religieux et théologique de la fonction symbolique dans le second, l'appel à l'autorité doctrinale et aux pouvoirs du magistère ecclésiastique en matière de foi dans le troisième. Il ne sera pas besoin à présent de revenir plus en détail sur ces études. Simplement, on espère qu'elles commencent de faire pressentir un ton nouveau de la pensée et de l'enseignement philosophique délibérément solidaires des tâches catholiques de l'intelligence de la foi.
Ce n'est là pourtant qu'un premier aspect de cette espèce de manifestation philosophique qui commence de s'essayer à elle-même avec cette nouvelle collection et suite de publications.
Dans une intelligence croyante, la philosophie peut bien faire de la conviction religieuse l'occasion et le thème du tout premier de ses libres intérêts. Mais elle n'est pas moins en présence de bien d'autres occasions et de bien d'autres thèmes proposés à ce libre intérêt. Les thèmes divers participent d'ailleurs les uns des autres de maintes façons, tantôt naturelles, tantôt liées à la conjoncture de façon plus ou moins inattendue. Aujourd'hui la réflexion sur le thème classiquement religieux de la révélation appelle d'elle-même cette sorte de complément (ou de contrepoint) qu'est une réflexion sur le thème, apparemment plus rationnel et philosophique, de la manifestation phénoménologique de la réalité. Le thème du symbole voisine de lui-même avec le thème du mythe; l'usage religieux de la fonction symbolique soulève tout naturellement la question du mythe ainsi que de ses diverses fonctions anthropologiques - religieuses entre autres, mais qui ne se réduisent pas à celles-ci, et qui, à partir de cette altérité, font question au système propre de la religion. De même le thème du pouvoir évoque-t-il pour le moins la double complexion tout d'abord du pouvoir religieux et du pouvoir politique, puis, en second lieu, du pouvoir culturel et du pouvoir politique, ceci en même temps qu'il oblige de penser, indirectement peut-être, mais inévitablement, à la manière de divorce qui s'est affirmée en Occident entre le pouvoir religieux et le pouvoir culturel, une fois celui-ci voué à l'avènement de ce que l'Europe a dit « raison ».
Bien entendu, il n'est nullement question de prétendre avoir fait la mise en place dernière de sujets aussi vastes dans les volumes d'essais publiés par la collection « Philosophie ». Ce qu'on a voulu avant tout, ce fut tenter d'ouvrir un espace de réflexion un petit peu nouveau, et surtout aussi élargi que possible. Rapprochées l'une de l'autre, les assiettes intellectuelles de l'esprit croyant d'un côté, de l'intelligence moderne de l'autre, donnent à elles deux le sentiment d'être, l'une comme l'autre, assez bien faites pour permettre d'empiler sur chacune d'elles la marchandise particulière qu'il est convenu de reconnaître pour la leur, mais de manquer désespérément de la surface voulue pour qu'on puisse y déposer solidement autre chose. L'assiette de l'esprit croyant n'a pas de place où maintes richesses intellectuelles et culturelles de modernité puissent être convenablement présentées et bien disposées là-dessus comme chez elles. Sur l'assiette de l'intelligence moderne, prise avec tout ce qui s'y trouve entassé déjà, la foi et son intelligence, comme des denrées de trop, s'éboulent. Il faudrait, somme toute, se décider une bonne fois à faire plus large l'assiette, et bien moins étouffante, ô Somme scolastique ! ô Concept hégélien ! sa faculté de rassemblement et de compréhension... Un des objectifs des travaux publiés en commun sur les thèmes retenus par la collection serait de prendre meilleure mesure des dimensions nécessaires à nos vaisseaux intellectuels d'aujourd'hui : au large, au large mes amis; et cela devrait ne faire que commencer.
Pour le proche avenir, le recueil sur Le sujet de la pédagogie s'efforcera même de faire un pas en avant, en affirmant d'entrée de jeu la nouveauté de l'espace humain, avant même qu'il soit question des thèmes de la foi et des manières inédites selon lesquelles ils provoquent une réflexion philosophique de croyant. Nouveauté de l'espace humain, non seulement de la culture, mais encore et plus de la gestion de celle-ci : transmission et invention ; prolongement et évolution créatrice; sectorisation et mondialisation, etc. - La pédagogie en somme, et tous les avatars de son « sujet ». Il nous semble ici qu'il faut d'abord entrer dans l'espace et travailler à le reconnaître lui, ses étendues propres, avant de chercher à se le figurer. Sinon, ce sera au grand péril de tous nos géocentrismes spirituels, en fonction myope de nos intérêts et thèmes propres. On verra bien, à arpenter l'espace, la façon dont nous y étions situés et les façons dont nous pourrions désormais nous y déployer. Or, ce qu'il faut faire lorsque c'est de pédagogie qu'il est question, il faut le faire aussi dans d'autres cas : sciences de l 'homme, religion et sciences des religions, variétés de l'univers et de la culture,... que sais-je encore ?
Une des démarches n'exclut pas l'autre. « Il faut se décentrer. : cela est doctement répété depuis que la philosophie s'est vu reprocher d'avoir couvert de sa recherche de sagesse l'illusion égocentrique du petit d'homme et de sa petite conscience de soi. Oui, certes. Mais tous nos astronomes et explorateurs du ciel, astronomes et explorateurs à partir de la base terrestre, savent bien que tout décentrement vrai et efficace de l'humaine vue des choses doit s'accompagner de la construction d'un bon référentiel. Construction patiente, obligée d'attendre la maturité des époques et l'incantation de leurs imprévisibles nécessités : la bête géocentrique ne se fait pas à volonté ni gratuitement bête héliocentrique.
Mais quand l'espace et son inventaire ont assez grandi, quand ils se sont accrus assez pour requérir l'adjonction de quelque ultérieur chaînon dans la chaîne bien ordonnée des successifs référentiels de l'ensemble, alors l'intelligence qui ne se refuse pas au décentrement doit aussi travailler à la conquête de l'instance référentielle renouvelée. Rappeler, au-delà de ce corps local qu'une poignée d'enseignants et d'hommes de recherche est capable de former, cette tâche de patience et de joie au sein d'une communauté responsable de la bonne intelligence de la foi catholique, c'est bien là aussi l'un des propos de « Philosophie ».


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