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BIBLE DE TOUS LES TEMPS N°5- LE TEMPS DES RÉFORMES ET LA BIBLE

BIBLE DE TOUS LES TEMPS N°5- LE TEMPS DES RÉFORMES ET LA BIBLE

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Date d'ajout : mardi 22 août 2017

par Michel GRANDJEAN

BIBLIOTHÈQUE D'HUMANISME ET DE RENAISSANCE, 52, 1990

Au moment où l'histoire de l'exégèse connaît un prodigieux essor, la collection Bible de tous les temps vient à son heure. S'ouvrant à un large public, elle permet désormais, grâce à ses huit volumes qui ont paru avec une exemplaire célérité, de faire le point sur l'histoire du recours à la Bible et sur la place de la Bible dans la société occidentale.
De façon judicieusement œcuménique, le cinquième volume a été confié à Bernard Roussel, l'un des meilleurs connaisseurs de l'exégèse au XVIe siècle et à Guy Bédouelle, spécialiste en particulier de l'humanisme. Si l'écriture nerveuse, précise, parfois elliptique mais stimulante du premier s'oppose au style plus synthétique et plus académique du second, les deux auteurs ont réussi à diriger harmonieusement un ouvrage dont ils ont d'ailleurs personnellement rédigé près des deux tiers. La première partie du livre (« Lire la Bible »), de loin la plus importante, leur est en effet entièrement due, à l'exception de deux chapitres consacrés l'un à la Bible dans le monde orthodoxe (par Astérios Argyriou, qui explique pourquoi les études bibliques sont presque inexistantes dans le XVIe siècle orthodoxe), l'autre à l'exégèse juive de la Bible (par Gilbert Dahan, qui qualifie ce siècle non de Renaissance mais de période de transition pour l'étude juive de l'Écriture).
Fait nouveau au XVIe siècle : on « lit » la Bible. L'imprimerie, accueillie par l'Église avec un enthousiasme teinté rapidement d'inquiétude, bouleverse le rapport au texte sacré en cela qu'il apparaît pour la première fois comme un « objet » d'étude. Bédouelle caractérise bien la démarche humaniste, annoncée par Valla, qui conduit du respect de l'original à l'élaboration d'une nouvelle problématique et d'une nouvelle herméneutique. Érasme, Budé, Lefèvre, Pagnini : chacun joue son rôle dans cette aventure de l'esprit qui va du texte glosé au texte nu (il s'agit, pour établir le texte de l'Écriture, de faire appel, selon les présupposés méthodologiques, soit aux meilleurs manuscrits latins soit aux langues originales), puis du texte nu au texte éclairé par le recours aux Pères ou aux sources juives.
Après avoir rappelé les étapes des deux derniers tiers du siècle, Roussel examine avec originalité la triade nouvelle qu'implique l'imprimerie: les livres, les auteurs, les lecteurs. Il se fonde en particulier sur Sixte de Sienne pour dresser une très utile typologie des travaux bibliques: établissement du texte, dictionnaires et vocabulaires bibliques, anthologies, commentaires (dont le développement a été freiné par le souci d'orthodoxie), enfin paraphrases et traductions. Il donne en outre une précieuse liste d'instruments de travail. En amont de ces livres, des auteurs : la plupart sont protestants, mais ils suscitent des travaux catholiques. Roussel distingue Luther et le « groupe de Wittenberg » du dense réseau de relations tissé par les biblistes de Strasbourg, Bâle et Zurich dans les années 1515-1540, réseau qu'il appelle, reprenant largement un article publié dans la RHPhR en 1988, l' « école rhénane ». Il présente ensuite les successeurs : Brenz, Bullinger et surtout Calvin, évoqué avec finesse. Viennent ensuite, dans les années 1560-1570, le calviniste Augustin Marlorat, Sixte de Sienne avec sa Bibliotheca sancta des bons commentateurs catholiques, et le luthérien Flacius Illyricus. Quant aux lecteurs, on regrette de ne pas en savoir davantage: protestants, laïcs, femmes, hérétiques... Il est bien malaisé d'en saisir le profil, même si les violences du dernier tiers du siècle les jettent plus souvent qu'à leur tour sous les feux de l'actualité.
Il n'est quasiment personne qui nie que Dieu soit, en dernière instance, l'auteur de l'Écriture. Cela n'empêche pas les différentes confessions, voire les différentes tendances, d'apporter des réponses variées à la question de l'autorité de l'Écriture. Et la marge est grande, entre un Müntzer ou un Schwenkfeld et les confessions de foi réformées ou les décrets du concile de fiente. Montrant la place ambiguë qui revient à l'Écriture parmi les préoccupations des Pères tridentins, (excepté la question de la canonicité, le concile ne revient pas sur l'Écriture en tant que telle), Bédouelle évoque à grands traits de l'entreprise tragi-comique de la sixto-clémentine et le catéchisme issu du concile, compendium théologique d'inspiration biblique.
La Bible, bien sûr, est traduite. Sans réserves du côté protestant, avec une réticence extrême du côté catholique (la traduction n'est pas interdite en tant que telle, mais les restrictions imposées ont un effet dissuasif certain). Elle est également commentée : il s'agit de retrouver l'intention divine et de mettre le texte sacré à la portée du plus grand nombre. Choisissant un seul commentateur et un seul texte, Roussel présente la démarche de Théodore de Bèze, lequel rêverait d'apparaître comme un nouvel Érasme, dans l'exégèse qu'il fait du Sermon sur la montagne (à propos de la dernière édition des Annotations sur le Nouveau Testament).
La seconde partie, « Bible, culture et société » ne peut être ici que sommairement évoquée. L'omniprésence de la Bible lui confère inévitablement un caractère hétéroclite. Il y est ainsi question de la mutation culturelle qu'entraînèrent les grandes découvertes pour des esprits enclins jusque-là à penser le monde en cercles concentriques autour de Jérusalem (par Marc Venard), du rôle de l'Écriture dans l'action pastorale et dans les différentes disciplines ecclésiastiques (par Philippe Denis), de la Bible dans la pensée politique protestante, de Luther et Müntzer à Calvin et aux Monarchomaques (par Marguerite Soulié, qui signe également une contribution sur le théâtre, essentiellement français, et la Bible), de la « philosophie chrétienne » d'Érasme (par André Godin), des mystiques catholiques, notamment Thérèse d'Avila et Jean de la Croix (par Max Huot de Longchamp), de l'influence de la Bible dans la littérature française (par Michael A. Screech, qui accorde une place de choix à Robert Garnier) ou de la Bible dans le chant protestant (par Patrice Veit). Margarete Stirm offre enfin une importante contribution, richement illustrée, sur les images et la Bible, où Cranach, Dürer, le Greco et plusieurs autres sont replacés dans leurs contextes théologiques.
Le temps des Réformes et la Bible est sans conteste une œuvre qui fera date. Le moindre de ses intérêts n'est pas cette invitation constante à renoncer aux clichés qui encombrent souvent l'étude de la Bible au XVIe siècle (le schéma progressiste ne vaut pas puisque la fin du siècle est parfois en retrait par rapport à la première moitié : p. 127 ; ce siècle n'est pas celui de la Bible par excellence puisque la proportion des tirages relatifs à la Bible va se réduisant dans l'ensemble de la production imprimée : p.158 ; les positions catholique et protestante, en matière de traduction de l'Écriture, ne sont pas toujours aussi éloignées qu'il paraît au premier abord: p. 478). L'on ne peut dès lors qu'éprouver quelque scrupule à en signaler les imperfections (des sondages donnent à penser que les citations auraient gagné à être mieux collationnées ; la mise en page n'est pas sans défaut : cf. le tableau de la p. 223 qui aurait dû figurer en regard de la p. 176) ou les inévitables lacunes. Il serait d'ailleurs sévère d'oublier qu'il s'agissait avant tout d' « illustrer et suggérer », pour reprendre les mots mêmes de Roussel.
Cela n'empêche pas le livre d'atteindre une dimension considérable. A tel point que cette dimension risque d'être trompeuse puisqu'elle pourrait laisser croire au lecteur qu'il est en présence d'une vue d'ensemble sur la Bible au XVIe siècle. Ce serait oublier que l'histoire de l'exégèse est une science encore trop jeune pour permettre une telle synthèse et que de minutieuses études préparatoires sont encore nécessaires. On peut donc regretter que l'ouvrage n'ait pas été rendu plus dynamique par l'évocation plus fréquente des directions dans lesquelles la recherche devra encore s'engager. Que savons-nous vraiment, par exemple, de la place accordée à l'Écriture dans les catéchismes et dans la liturgie, que savons-nous de la réception des confessions de foi et des prédications, et quels sont les enjeux de l'étude des auteurs catholiques et des biblistes de la seconde moitié du XVIe siècle, dont on nous dit en trois lignes qu'ils sont «rarement étudiés» (p. 171) ?
Enfin, l'absence presque totale d'indications sur les aires culturelles qui échappent à l'axe Allemagne-Angleterre-Europe latine constitue un autre motif d'insatisfaction, tout comme la prééminence accordée, malgré de sérieux efforts de diversification, au domaine français. Nul doute que le tout récent ouvrage dirigé par Jean-François Gilmont, La Réforme et le /ivre (Cerf, 1990) offrira à cet égard des compléments bienvenus.


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