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N°66 DU LIBRE ARBITRE ET DE LA LIBERTÉ

N°66 DU LIBRE ARBITRE ET DE LA LIBERTÉ

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Date d'ajout : jeudi 27 mai 2021

par M. G.

REVUE : LA CRAINTE DE DIEU 183-184

Du libre arbitre et de la liberté. Recherches sur le libre arbitre et la liberté. Laurent Sentis, éditions Beauchesne, Paris, 20 19, 152 p.
Le P. Laurent Sentis nous partage dans ce livre le fruit de plusieurs décennies de recherche.
Sa thèse, publiée sous le titre Saint Thomas d'Aquin et le mal, Foi chrétiennè et théodicée (BEAUCHESNE 1992), avait posé le cadre de sa réflexion.
La conviction de départ est que la liberté (ou le libre arbitre) ne peut être simplement définie comme « pouvoir de faire le bien ou le mal ». La lecture de saint Anselme l'avait convaincu que, si c'était le cas, Dieu lui-même serait sans liberté, lui qui ne veut en aucun cas faire le mal.
En outre, une telle définition amènerait à penser que le sujet humain se trouve, à la croisée devant deux chemins, devant deux réalités d’égale consistance entre lesquelles il aurait le choix, et ceci conduirait à une vision manichéenne prêtant au mal un soubassement ontologique. Fidèle à ses recherches plus antérieures, il veut donc mettre en valeur dans la liberté la capacité qu’a l’homme de se diriger le bien qui lui correspond.
Au fil des années, L.S. a affiné son enquête. Il a lu plus en détail Aristote et son analyse de l'acte délibéré, dont il tire plusieurs conclusions intéressantes. Pour le Stagyrite, il existe de la contingence, on ne peut donc pas faire une « physique de la liberté », l'homme est le principe de ses actes et, jusqu'à un certain point, de ses dispositions. Le choix défectueux n'est pas dû à une simple ignorance, comme le pensait Platon, c'est pourquoi il revêt une réelle gravité morale.

L'originalité du Nouveau Testament est bien mise en valeur. Pour Jean et Paul (et Jésus d'abord), la vraie liberté est celle des fils, qui servent le projet paternel de tout leur cœur et trouvent dans ce service leur vie et le bonheur.
Dans le parcours de la réflexion chrétienne, une place particulière est faite à Saint Augustin, qui n'a pas inventé le terme liberum arbitrium (C’est Tertullien au IIIe siècle qui a forgé a forgé l’expression à partir de grec autexious), mais qui n'a cessé de scruter le mystère de la liberté et de la grâce. L.S. montre le réel progrès accompli au fil du traité De libero arbitrio, où le grand Docteur, après avoir accepté l'idée que le péché vient du libre arbitre, se corrige lui-même et en vient à dire qu'il découle au contraire du fait de ne pas s'être servi du libre arbitre. User ou ne pas user de sa liberté est le signe de la flexibilité du vouloir (axiologiquement neutre), mais la liberté a une destination : le bien.

Nous ne suivrons pas tout le fil de l'analyse, qui est souvent passionnante et suggestive. Nous en venons tout de suite à la conclusion, qui comporte, comme on pouvait s'en douter dès le départ, une distinction entre deux sens du mot liberté: la liberté du choix, ou d'indifférence (le fait que l'homme n'est pas programmé pour accomplir son bien), et la liberté proprement dite. Le P. Sentis rejoint de nombreux auteurs contemporains sur ce sujet: on parle de « liberté de qualité », « liberté d'élection » etc  Mais Laurent Sentis tient à sa formule de « liberté d'initiative », qui lui parait la plus propre à rejoindre les aspirations d'aujourd'hui, nos contemporains n'étant pas portés, et moins que jamais, à reproduire les comportements d'hier et rêvant de construire leur vie chacun à sa guise. Il y a sans doute une part d'illusion dans cette prétention de tout réinventer, mais aussi quelque chose de juste, inscrit par Dieu dans la liberté humaine. Voilà ce qu'il écrit à ce propos :
1/ (l'homme) dispose pour cela de toute une marge de manœuvre où il peut agir d'une manière ou d'une autre. Là encore, il n'est pas nécessaire de dire qu'il y a une manière de faire meilleure qu'une autre et qui s'imposerait En ce sens, l'homme est "co-créateur". Sa capacité d'initiative est non seulement l'image, mais en quelque sorte le prolongement de la capacité d'initiative de Dieu qui veut passer par l'initiative de l'homme. (p. 129).
Il ajoute (et c'est important) :

En contrepartie, parce qu'il est invité à collaborer à l'œuvre de Dieu, l'homme n'a pas à fixer individuellement ou collectivement la finalité de son action. (ibid.)

C'est ce qu'il a appelé ailleurs sa « responsabilité »fondamentale (p. 37).

La question est de savoir comment faire coexister la liberté d'initiative avec la responsabilité fondamentale de la créature raisonnable. Car on a bien compris que, pour L.S., la liberté filiale ne se réduit pas à l'assentiment de l'homme à un projet tout prêt que lui proposerait Dieu. Il pense que l'homme, ayant vu grandir en lui, sous l'effet de la grâce, les vertus naturelles et surnaturelles, ayant acquis un jugement plus éclairé, pourra suivre son inspiration et choisir dans l'infini détail des circonstances de sa vie ce qui est bon pour lui. Ama et fac quod vis! («  aime et fais ce que tu veux! »), c'est le conseil donné par saint Augustin en plusieurs circonstances. Cette capacité est même comparée par notre auteur à un pouvoir créateur (co-créateur); il Y a de quoi faire tiquer ceux qui sont attachés à l'usage biblique du mot création, mais il y a sans doute là un clin d'œil à la formule de saint Thomas, qui explique que Dieu a voulu partager avec ses créatures « la dignité de la causalité » (Somme théologique, la pars, quo 22, art. J Resp.; quo 23, art. 8 ad

2). Ainsi la conscience ne sera plus seulement la "chambre d'enregistrement" des décrets divins (selon la formule du P. Jean-Miguel Garrigues), mais, une fois restaurée dans sa spontanéité première, elle pourra décider d'elle-même de façon filiale.
Tout cela est magnifique, mais laisse malgré tout un certain malaise. On croit entendre le rugissement de Luther contre l'optimisme des catholiques, qui négligent de se placer dans la situation concrète de l'homme après la faute, lequel, même justifié par Dieu, reste fondamentalement pécheur. Cette prétention d'autonomie, est-elle autre chose que la résurgence de la faute d'Adam et d'Ève qui voulaient être comme des dieux en décidant du bien et du mal? Même si on croit pouvoir écarter cette objection, en rappelant qu'on présuppose le travail de la grâce et que c'est celle-ci, et elle seule, qui peut amener l'homme à cette synergie heureuse avec Dieu, on devra se mesurer à une difficulté plus considérable: où voit-on cette liberté d'initiative dans le cas de Marie et de Jésus ? La liberté de la première, qu'on se plaît à admirer à l'heure de l'Annonciation, est tout sauf une liberté d'initiative : « tu vas concevoir et enfanter un fils ... ». Certes elle a le choix entre le oui et le non, mais l'objectif lui est fixé et n'est pas en débat. La question qu'elle pose n'est qu'une demande d'information pour comprendre la nature exacte de ce que Dieu attend d'elle: rester vierge ou devenir mère? Quand elle comprend que les deux ne s'opposent pas, elle dit: Fiat!

Pour Jésus, c'est encore plus frappant : sa référence constante à la volonté du Père, qu'il déchiffre pour une part dans les Saintes Écritures, exclut qu'il y ait des domaines « neutres » où s'exercerait son choix personnel : « je ne fais rien de moi-même » Un 8,28), « je fais toujours ce qui lui plaît » (8,29). Bien sûr le résultat n'est en aucun cas de faire de l'homme Jésus l'observateur scrupuleux d'une feuille de route où tous les carrefours seraient signalés. La maturité humaine et spirituelle du Christ est à l'opposé de cette vision étroite et craintive de l'obéissance. Mais nous sommes là dans le cas d'une totale hétéronomie qui se révèle être une pleine autonomie. Les PP. Guillet et Balthasar, œuvrant par des approches différentes, ont essayé de rendre compte de ce paradoxe. Même s'il s'agit d'un cas unique, il est forcément éclairant sur la nature de notre obéissance à l'égard de Dieu.

D'ailleurs, l'hypothèse d'un choix neutre qui ne serait pas normé par une volonté divine est difficile à soutenir en rigueur de terme. Qu'il n'existe pas de règle écrite ou orale pour prescrire une solution plutôt qu'une autre dans un cas donné et que le sujet humain doive improviser une conduite conforme à ce qu'il sait par ailleurs des intentions divines, oui bien sûr, c'est le cas classique de l'épiquie. Mais il s'agit bien là de trouver quelle est, en fin de compte, la volonté de Dieu. On peut se tromper, mais cette volonté existe.

Prenons le problème par un autre biais : s'il peut exister un choix neutre en deux marques d'affection, qui pourrait se décider entre celle-ci ou celle-là sans que le résultat soit perçu comme un plus ou un moins dans l'ordre de l'amour, et si c'était le cas quel prix l'acte aurait-il à la fin ? Ne deviendrait-il pas un acte infrahumain comme ces choix instinctifs que nous posons à chaque instant sans y penser? L'expérience amoureuse prouve que tout prend sens et valeur dans l'amour: un détail, un ruban en plus ou en moins, un petit mot glissé à l'oreille prennent une valeur énorme. Rien n'est finalement neutre aux yeux de ceux qui s'aiment. L'initiative n'est pas enlevée, bien au contraire, l'amoureux est en quête de ce qui va prouver le mieux son amour, même si le partenaire ne lui a rien exprimé de son désir, mais le tout est de deviner.

Si c'était pareil avec Dieu ? Sauf que, celui-ci étant le souverain Bien, l'acte posé se hiérarchise forcément sur une échelle qualitative et qu'on pourra alors le dire « meilleur ».
M.G.


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