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TH n°122 CRITIQUE DU ZÈLE. Fidélités et radicalités confessionnelles. France, XVIè-XVIIIè siècle

TH n°122 CRITIQUE DU ZÈLE. Fidélités et radicalités confessionnelles. France, XVIè-XVIIIè siècle

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Date d'ajout : dimanche 08 février 2015

par Veronique FERRIER

REVUE : Society for French Historical Studies


Notion mouvante et polysémique, le zèle doit son indétermination sémantique à son origine hébraïque autant qu'à la variété de ses emplois dans la Bible. L'hébreu qân'âh, qan'oh et qin'âh, majoritairement traduits dans la Bible des LXX par zeloô, zelotes et zelotypia et repris dans la Vulgate par zelare, zelatus, zebu et zelotypia, renvoie aussi bien à la jalousie divine, indissociablement liée à la colère et à l'amour ardent (qin'âh de Dieu pour son peuple), au sentiment exclusif qu'éprouve le fidèle pour Dieu (qirl'âh pour Dieu), qu'aux affections humaines, en particulier la jalousie conjugale et l'envie du bien d'autrui (qin’âh sans Dieu) [ Je m'inspire ici de l'étude passionnante de Marie-Christine Gomez-Géraud, « D'une traduction l'autre. Les humanistes devant la jalousie divine », à paraître dans La Langue de la Bible, dir. Véronique Ferrer et Jean-René Valette]. Affecté par les arrière-sens du mot hébreu, le zèle, au sens restrictif de ferveur dévotionnelle, d'énergie ardente et dévouée, subit des ramifications sémantiques sur la base de discriminations axiologiques : le vrai et le faux zèle, le bon et le mauvais zèle, le zèle discret et le zèle indiscret. Parce qu'il s'enracine dans une histoire singulière et qu'il engage une identité religieuse au-delà de son essence spirituelle, ce sentiment brûlant se transforme en action pour souder une communauté fragilisée, sinon pour raviver une assemblée frileuse. Le zèle n'échappe pas au refroidissement qu'il importe de contrer par une parole vive et efficace, susceptible d'émouvoir les fidèles. Sortant de la sphère spirituelle, il entre dans le monde de la cité pour raviver les cœurs tièdes, pour fléchir les cœurs rebelles ou tout simplement pour prouver aux yeux des ennemis son attachement indéfectible à Dieu. D'où les inévitables écarts qui menacent à la fois le zèle et ses expressions dès lors qu'il est contraint de s'affirmer ou de se défendre dans un contexte historique et social particulier.
Ce n'est pas la moindre des qualités de l'ouvrage collectif dirigé par Chrystel Bernat et Frédéric Gabriel que de reprendre à neuf la notion complexe de zèle sous un triple éclairage, lexical, social et historique. Dans une introduction aussi ferme que précise, les auteurs se proposent, suivant une méthode stimulante, d'historiciser le mot en interrogeant, à partir de l'examen des « soubassements du sens et des réseaux textuels », « les rapports sociaux qu'il dénote » et « la radicalité qu'il engage » (p. 13), à une époque marquée par les durcissements confessionnels et par l'intensité de la foi, en des temps enclins aussi à l'instrumentalisation polémique des affects et des mots. Le titre offre ainsi une double entrée. La critique du zèle renvoie d'abord à la démarche spécifique de l'ouvrage : critique textuelle pour affiner la teneur sémantique du zèle, critique sociale pour apprécier les actes qu'il suscite et ses effets, critique historique pour mesurer ses rapports avec les institutions ecclésiales et les discours théologiques, eux-mêmes tributaires d'une histoire politique contraignante. Comme le disent très justement les auteurs eux-mêmes, « ce volume est une autre façon d'appréhender l'expression de la dévotion, ses implications militantes et d'en considérer les intensités revendiquées à travers l'exploration d'un lieu terminologique » (p. 15). Le titre pose aussi le zèle comme objet polémique. En raison de l'excès qui caractérise certaines de ses expressions, pour peu qu'elles se chargent de visées militantes ou qu'elles prennent le détour de la controverse, le zèle suscite la méfiance et la réticence, il est sujet aux critiques et aux réfutations. C'est ce discours critique sur le zèle que cherche à explorer l'ouvrage en le mettant en perspective avec le contexte religieux dans lequel il se déploie.
Issu de journées d'étude organisées en 2011 dans le cadre du séminaire de recherche Intolérances rijlexives: religion, altérité et violences en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, le volume se présente sous la forme d'un livre, organisé autour de treize chapitres cohérents, auxquels ont participé Frédéric Gabriel (1 et 7), Julie Ménand (2), Alberto Frigo (3), Simon Icard (4), Joy Palacios (5), Véronique Castagnet (6), François Trémolières (7), Bruno Méniel (8), Emiliano Ferrari (10), Hubert Bost (11), Chrystel Bernat (12) et Céline Borello (13). Les chapitres sont eux-mêmes regroupés en trois parties : le feu de la controverse, zèle et subjectivité, ferveur confessionnelle. La première partie, composée de trois chapitres, s'attache aux discours critiques sur le zèle : le zèle excessif, source de divisions et de dérives, auquel s'oppose le zèle unificateur du Christ (1); zèle et colère contre l'adversaire confessionnel avec l'exemple du père Garasse (2), dénonciation de l'absence de zèle chez les auteurs jansénistes (3). La deuxième partie poursuit l'enquête sur les discours critiques en lien avec la subjectivité: le mauvais zèle, altéré par l'amour-propre chez les faux dévots (4) ou « l'amour-propre déguisé en zèle », condamné par Fénelon (8). Les autres chapitres s'interrogent sur le rôle de l'individu dans la dynamique communautaire du zèle: liturgie et théâtralité (5), le récit de conversion comme autobiographie motivée du zélateur (6), le zèle des saints et des martyrs, missionnaires du Christ et de son Eglise (7). Enfin, la troisième partie examine le zèle comme expression d'une ferveur confessionnelle, marquée à la fois par des positions théologiques intransigeantes et par de fortes contraintes militantes dans un contexte politique turbulent. Sans négliger le faux zèle qu'il condamne sévèrement, Calvin légitime la violence de la ferveur dévotionnelle, inspirée de Dieu pour convertir les tièdes et résister aux adversaires par temps de persécutions (9), tandis que Montaigne déplore la dégradation spirituelle d'« une affection religieuse» en « intérêt et passion privée » (10). Reprenant à son compte la mission pragmatique du prophète vétérotestamentaire, le pasteur du XVIe au XVIIIe siècle, s'assignera pour tâche principale, dans ses méditations comme dans ses sermons, de secouer le fidèle de sa torpeur, de ranimer son cœur, de raviver son feu éteint tout en l'instruisant et en le consolant. Si le chapitre 11 consacré au Traité de la dévotion de Pierre Jurieu donne une idée de l'enjeu spirituel et militant du zèle dans la dévotion réformée, le chapitre 12 consacré à Claude Brousson, pasteur éminent du Désert huguenot, montre comment, par temps de doutes et de conversions massives, le zèle est utilisé comme identifiant confessionnel, signe d'une appartenance, permettant de relier le présent au passé au nom de la fidélité à la Réforme. Il constitue pour une communauté affligée la preuve infaillible de l'élection divine et la voie exemplaire du salut. En contrepoint de ce lyrisme de l'ardeur, les sermons de la deuxième moitié du XVIIIe siècle prône la modération et la moralisation du zèle (13).
A n'en pas douter, le volume, par la diversité de ses angles d'approche, tient ses promesses. Certes, on pourrait déplorer qu'il s'achève un peu brutalement: absence d'index, de bibliographie, et de conclusion synthétique. On pourrait aussi regretter qu'une place n'ait pas été accordée aux martyrologues protestants, au rôle déterminant du zèle des martyrs dans l'histoire politique et dévotionnelle de la communauté réformée, à l'invention d'un motif spirituel qui servira d'argument affectif et de ciment confessionnel à la pastorale protestante d'un siècle à l'autre. On se prend à songer à des prolongements qui pourraient venir enrichir un volume, déjà bien consistant et fort cohérent, il faut l'avouer. L'originalité séduisante du projet, le dynamisme stimulant de la méthode critique et la haute qualité des contributions forcent l'admiration et donnent matière à réflexion.


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