Qu’y a-t-il à penser ? Comme pour les numéros antérieurs sur les Esthétiques, l’Étranger,
les Énigmes, le Corps, le Vivant, la Ville, la Musique ou l’Opéra,
la revue Prétentaine s’est efforcée dans la présente
livraison de mettre en œuvre un mode de penser qui lui a semblé
le mieux à même de rendre compte des réalités socio-anthropologiques
complexes où interfèrent le Lebenswelt, l’intersubjectivité,
la temporalité, le polythéisme des valeurs, les jeux de langage
et les conflits d’interprétation. Ce mode de penser complémentariste
combine, ou articule, sans les confondre différentes démarches
théoriques : la phénoménologie (le retour à
la chose même, l’intuition donatrice originaire, le sujet constituant,
la compréhension des intentionnalités, la transcendance éidétique),
la dialectique (les contradictions, les processus et développements,
les totalités concrètes, l’historicité), le pluralisme
épistémologique (le refus de l’orthodoxie, du dogmatisme
et du monolithisme, la multiréférentialité), la transversalité
(la transdisciplinarité, la transgression des frontières doctrinales,
des thématiques étanches et des champs séparés).
Qu’il s’agisse du politique, de l’éthique, de l’esthétique
ou même du théologique qui traversent toutes les réalités
de l’existence humaine (la vie quotidienne, la corporéité,
la sexualité, la mort, le travail, l’imaginaire) ainsi que toutes
les dimensions de la noosphère (la science, la technologie, l’art,
la religion, la mythologie), il est impossible de ne pas prendre en compte l’extrême
diversité, l’hétérogénéité et
la complexité des manières de penser, des contenus de la pensée,
des fonctions de la pensée, des effets de la pensée. Il nous a
donc semblé évident que ces démarches complémentarisées
devaient également être les règles directrices d’une
investigation éminemment réflexive: penser la pensée, comprendre
ce que penser veut dire, explorer ses voies, ses formes, ses pouvoirs, ses difficultés.
Les contributions ici rassemblées abordent librement – chacune
à leur manière – cette question de la pensée qui
ne se donne finalement, comme pour toute réalité phénoménale,
qu’à travers une série d’aspects, d’esquisses
ou d’Abschattungen, dans un horizon de profils et de perspectives.
Plutôt que de parler de la pensée, nous avons aussi estimé
qu’il était plus rigoureux d’évoquer différents
modes de penser, selon les cultures, les groupes sociaux, les époques
historiques, les disciplines scientifiques, les spécialités universitaires,
les champs de recherche, les paradigmes philosophiques, les croyances et pour
finir – et surtout – les langues. Reste bien entendu à savoir
s’il est possible de dégager de ce foisonnement bigarré
une unité ou une universalité qui caractériserait la pensée
humaine que l’on pourrait éventuellement comparer à la pensée
artificielle (machinique) et à la pensée animale, et, pourquoi
pas, à la pensée extraterrestre. Reste également à
savoir si dans cette Tour de Babel où grouillent tant de modes de penser
on peut envisager des passerelles, des transpositions, des adaptations, des
traductions possibles d’un mode à l’autre. On retrouve là
bien sûr les trois grandes possibilités de conjonction/disjonction
des modes de penser: les cloisonnements d’une part, les métissages
d’autre part, les articulations complémentaristes pour finir. Entre
la séparation ou la compartimentation stricte des modes de penser (au
nom de leur pureté, de leur homogénéité, de leur
spécificité), leur mélange syncrétique ou leur assemblage
éclectique (au nom de l’échange, de l’interactivité,
de la coopération) et leur confrontation réglée (au nom
de l’incomplétude, de l’incertitude, de la finitude) on peut
ainsi distinguer trois attitudes idéal-typiques vis-à-vis des
nombreux systèmes de pensée qui peuplent la noosphère ou
le monde de l’esprit, attitudes qui engagent des positions différentes
sur l’identité et l’altérité, l’unicité
et la multiplicité, le tout et les parties, l’archéologie
et la téléologie, la genèse et la structure, l’empirique
et le transcendantal, le théorique et le pratique, l’individuel
et le collectif.
Ces attitudes ne sont pas sans conséquences pratiques immédiates
dans la mesure où penser (avoir l’envie de penser, exercer une
activité intellectuelle, être un professionnel de la pensée,
réfléchir sur la pensée, etc.) s’inscrit historiquement
dans un espace public plus ou moins conflictuel, plus ou moins tolérant,
plus ou moins démocratique. Dans le contexte contemporain qui oscille
entre la haine populiste de la pensée, l’étouffement totalitaire
(politico-religieux) de la pensée et l’asservissement libéral
de la pensée, nous avons voulu réaffirmer quelques positions épistémologiques
et politiques de principe comme conditions de possibilité du penser.
Tout d’abord le refus de l’interdiction de penser qui se
manifeste sous diverses formes: dans les dispositifs ouverts ou dissimulés
de la censure, mais aussi dans les procédures bureaucratiques de conformisation,
d’alignement et de normalisation que véhiculent les agences d’évaluation,
les avis prétendument autorisés des expertises et toutes les instances
d’habilitation de la pensée administrée. Si nous revendiquons
la liberté de penser contre toutes les formes de la pensée unique,
de la pensée obligatoire, de la pensée d’État, c’est
parce que nous savons que les monopoles de la pensée conduisent toujours
à des abus de pouvoir et pire encore à la tyrannie : des dogmes
théocratiques aux vérités historiographiques officielles,
des idolâtries philosophiques aux certitudes scientifiques « irréfutables
», des doxa idéologiques inébranlables aux catéchismes
religieux intangibles, on assiste toujours au même absolutisme, au même
fanatisme, au même impérialisme qui conduisent à la régression
et pour finir à la barbarie.
C’est la raison pour laquelle la liberté de penser implique
nécessairement le refus des intégrismes (religieux ou autres),
des monolithismes, des dogmatismes. Trop d’exemples historiques attestent
que l’imposition autoritaire d’un mode de penser conduit à
la dictature des médiocres, à l’enkystement de la culture
et pour finir à la mort de la pensée. La Gleichschaltung
national-socialiste, la fossilisation du marxisme soviétique, l’obscurantisme
des fondamentalismes, la sclérose du scientisme en sont malheureusement
quelques exemples édifiants. Dans l’univers de la recherche universitaire
se pose également – aujourd’hui de manière drastique
– la question du respect du pluralisme. Lorsque des disciplines, des courants,
des chapelles, des commissions, des experts, etc., prétendent imposer
leur hégémonie – en vertu de leur statut institutionnel
ou de leur accointance avec le pouvoir politique du moment – et dicter
aux autres composantes de la communauté universitaire une uniformisation
des objectifs de recherche, des critères de « scientificité
», des thématiques, des méthodologies, des validations,
des normes de publication, des promotions, etc., cela ne peut conduire qu’à
d’interminables violences symboliques, à la généralisation
de l’arbitraire administratif et à de graves atteintes à
la qualité même de la recherche. Lorsque les chercheurs sont sommés
de se conformer à des directives, des pilotages, des « performances
», des objectifs chiffrés (« évalués »)
ou de s’intégrer dans des programmes (axes, projets) préétablis,
ils perdent non seulement leur indépendance, sans laquelle il n’y
a pas de recherche digne de ce nom, mais aussi leur inventivité ou leur
créativité. L’exemple désastreux du régime
soviétique devrait pourtant faire réfléchir les maniaques
des plans quinquennaux et des objectifs quantifiés. De fait, la recherche
scientifique, anthropologique, philosophique ou autre n’a jamais pu s’accommoder
de la présence des commissaires politiques, quel que soit le nom dont
on les affuble ici ou là.
Pour toutes ces raisons nous estimons urgent de réaffirmer le droit
à la libre expression des chercheurs qui ne sauraient être
enrégimentés dans des « équipes » comme d’autres
le sont dans des bataillons ou des clubs sportifs.
Le collectivisme – qu’il soit bureaucratique ou libéral –
n’a jamais engendré que du conformisme, de la stabulation, de la
routine et de la répétition. D’où l’intérêt
de favoriser par principe l’aventure, l’exploration, l’audace,
le risque, et même la dissidence intellectuelle. Ce sont toujours les
minorités actives, les outsiders, les supposés hérétiques
qui contraignent l’institution à remettre en cause les rentes de
situation, les doxa dominantes, les pensées établies, les certitudes
silencieuses. L’hégémonisme ou l’exclusivisme de certaines
disciplines (les neurosciences cognitivistes), théorisations (le structuralisme,
le lacanisme, le bourdieusisme), épistémologies (le positivisme
poppérien), philosophies (l’heideggerisme) stérilisent la
pensée, restreignent la pulsion de savoir et paralysent l’initiative
créatrice, celle-là même qui a conduit tant d’éminents
penseurs à critiquer l’ordre établi des pensées convenues
et à faire advenir des problématiques novatrices et des conceptualisations
originales. C’est en cela que la question : qu’est-ce que penser
? est non seulement une question philosophique mais aussi au premier chef politique.
Pour tout dire une perspective critique.
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