Ouverture - Pour voir, pour sentir par Paulette L’Hermite-Leclercq
Il y a plusieurs façons de comprendre le titre de ce livre. La première
est la plus simple. Le « sujet des émotions » au Moyen Âge
est-il un vrai sujet, un nouveau terrain ouvert à la recherche historique
? Une histoire des émotions est-elle possible et souhaitable ? Les deux
chapitres d’introduction qui associent d’emblée dans l’entreprise
les historiens et les psychologues, tous ouverts à l’anthropologie,
prouvant le mouvement en marchant, entendent le démontrer et en dégagent
vigoureusement les enjeux épistémologiques et les précautions
de méthode. Si les difficultés sont redoutables : le vocabulaire
labile, le lexique de l’affectivité changeant d’une langue
à l’autre, une liste fixe et stable des affects faisant l’unanimité
des chercheurs, distinguant bien les strates de l’affectivité –
émotions, sentiments, humeurs, tempéraments – toujours introuvable,
on mesure d’emblée heureusement qu’une révolution
était urgente et qu’elle est bien engagée. Il est désormais
inconcevable d’aborder le sujet dans une perspective européo-centrée,
de postuler une progressive civilisation des mœurs. Il est impossible de
maintenir le cloisonnement entre l’affectif et le cognitif, le corps et
l’âme, le sauvage et le civilisé, l’individu et la
société. À la recherche de la raison des émotions
et des émotions de la raison, comment conduire la pratique historique
? La première partie, « Penser et dire les émotions au Moyen
Âge », regroupe six réflexions sur ce thème (B. Rosenwein,
C. Casagrande et S. Vecchio, E. Coccia, D. Boquet, A. Boureau, I. Rosier-Catach).
On peut aussi comprendre ce « sujet des émotions » autrement. Ici le « sujet
» serait compris comme l’équivalent de la personne individuelle, analysée dans
une de ses dimensions, en tant qu’elle éprouve des émotions. C’est ce que fait
la deuxième parti??e du recueil où cinq auteurs étudient sous la rubrique « Une
fabrique de l’intime » ce que les documents médiévaux, de type hagiographique
ou littéraire, nous disent des émotions éprouvées ou suscitées chez autrui par
quelques figures du bas Moyen Âge (P. Levron, J.-Fr. Cottier, B. Beyer de Ryke,
P. Nagy, V. Fraeters).
Dans la troisième partie, « Les contours du sujet émotionnel
», le « sujet » des émotions est conçu autrement
encore : il s’agit d’étudier maintenant ce que l’on
pourrait définir, en suivant le dictionnaire, comme « ce qui fournit
la matière ou l’occasion des émotions » ou ce qui
les fait naître : quelles odeurs (M. Roch) ? Quel spectacle, quel «
sujet de tableau » choisi et représenté par l’artiste
(F. Veratelli, B. d’Hainaut-Zveny, A. Caiozzo) ? Quelle pathologie analysée
et décrite par les malades en face de leur médecin (N. Cohen-Hanegbi)
?
RÉSUMÉS D’ARTICLES / RESUMES
OF ARTICLES
Damien Boquet et Piroska Nagy, « Pour une histoire
des émotions : l’historien face aux questions contemporaines »
Cet essai introductif du volume propose d’examiner comment faire l’histoire
des émotions au moment historiographique clé qu’est le nôtre,
où la discipline historique commence à prendre en compte le changement
de paradigme déroulé dans les sciences cognitives et sociales
ainsi qu’en philosophie. En effet, l’émotion, jusqu’alors
tenue pour anecdotique et marginale, est aujourd’hui au centre de toutes
les attentions et jouit d’un nouveau statut où elle n’apparaît
plus coupée de la raison. L’article étudie d’abord
les deux versants du changement de paradigme scientifique concernant l’émotion
et ses conséquences immédiates sur la manière dont l’historien
peut l’approcher. Une deuxième partie propose un panorama des approches
de l’émotion dans les diverses sciences et suggère des pistes
pour l’historien.
Enfin une dernière partie pose et tente de résoudre les problèmes
méthodologiques propres à l’étude de l’émotion
en histoire, et en particulier pour la période médiévale.
Damien Boquet and Piroska Nagy, “Towards a History
of the Emotions: The Historian Confronting Contemporary Questions”
This, the volume’s introductory essay, examines how history may be written
in the crucial historiographical moment that is our own. The discipline of history
has only now begun to take into consideration the paradigm changes that are
unfolding in the cognitive and social sciences as well as in philosophy. In
effect, emotions, until now treated anecdotally and as marginal issues, have
today become the center of attention of many disciplines; they enjoy a new status,
one that does not separate them from reason. This article takes up first the
two directions of scientific paradigm change concerning the emotions and their
immediate consequences for the ways in which the historian may approach the
topic. A second part sketches the panorama of approaches to emotion in the various
sciences, and it suggests some paths that historians may follow.
Finally, the last part poses and attempts to resolve the methodological problems
that are inevitably part of the study of emotion in history, particular of the
medieval period.
*
Annie Piolat – Rachid Bannour, « Émotions
et affects : contribution de la psychologie cognitive »
Cet article a pour objectif de mettre en perspective quelques-unes des propositions
faites par la psychologie pour circonscrire le champ d’étude des
émotions parmi les différentes manifestations affectives. À
partir de cette délimitation, il permet aussi de s’interroger sur
la façon dont la psychologie étudie la conception quotidienne
de l’émotion telle qu’elle est explicitée par le langage
a minima par les termes utilisés pour désigner les manifestions
émotionnelles.
Annie Piolat and Rachid Bannour, “Emotions and
Affects: The Contribution of Cognitive Psychology”
The goal of this article is to put into perspective some of the propositions
that psychology makes to circumscribe the field of emotions’ studies within
the larger ambit of different affective manifestations. As part of this delimitation,
the article interrogates how the discipline of psychology studies the daily
concepts of emotion as they are made explicit in language, at the very least
by looking at the terms utilized to refer to emotional phenomena.
*
Barbara H. Rosenwein, « Emotion words »
/ « Les mots de l’émotion »
Les mots qui appartiennent à la rubrique des émotions (perturbationes,
affectus, etc.) ont changé au cours des siècles. Thomas d’Aquin
par exemple considérait l’admiratio comme une émotion –
ou plutôt, pour être précis, comme une passio animae –
alors que ni Cicéron, ni les psychologues modernes ne le font. Comment
peut-on savoir si un mot dans un texte médiéval est un terme d’émotion
? Cet article suggère une méthode systématique pour y parvenir.
Barbara H. Rosenwein, “Emotion Words”
The words that come under the rubric of emotions (or, in Latin, perturbationes,
affectus, and so on) have changed over time. Thomas Aquinas called admiratio
an emotion (or, to be precise, a passio animae), for example; but Cicero did
not, nor do modern psychologists. How can we know what word in a medieval text
is in fact an “emotion word”? This paper suggests a systematic method.
*
Carla Casagrande et Silvana Vecchio, « Les théories
des passions dans la culture médiévale »
L’article analyse les réflexions sur l’affectivité
qui se développent, à partir du modèle augustinien aux
XIIe et XIIIe siècles dans une perspective double. Il s’agit d’un
côté de cerner la tentative de construction d’une analyse
psychologique « scientifique », qui produit des schémas,
des systèmes des passions (Richard de Saint Victor, Guillaume d’Auvergne,
Jean de la Rochelle, Albert le Grand, Thomas d’Aquin).
De l’autre côté, l’article examine le discours pédagogique
et « politique », développé par les mêmes auteurs
et par plusieurs autres, qui aborde le problème de la gestion, du gouvernement
et du bon usage des passions en vue de la réalisation du salut.
Carla Casagrande and Silvana Vecchio, “The Theories
of the Passions in Medieval Culture”
This article analyzes from two perspectives the thinking on the topic of affectivity
that developed in the twelfth and thirteenth century on the basis of the Augustinian
model. On the one hand, it explores the attempts made to construct a “scientific”
psychological analysis; this produced various schemas – the systems of
the passions such as those of Richard of Saint-Victor, William of Auvergne,
John of La Rochelle, Albert the Great, and Thomas Aquinas. On the other hand,
the article examines the “political” and pedagogical discourse developed
by the same authors and many others, which touched on the problem of administration:
how might a government use the passions well in order to achieve salvation?
*
Emanuele Coccia, « Il canone delle passioni.
La passione di Cristo dall’antichità al medioevo » / «
Le canon des passions. La Passion du Christ de l’Antiquité au Moyen
Âge »
La théologie chrétienne a mis au centre de son noyau dogmatique
la notion de pathos. La passion du Messie mise en scène dans les évangiles
a souvent été revendiquée par les théologiens chrétiens
comme le signe d’une révolution anthropologique et considérée
par les historiens modernes comme l’expression d’une nouvelle attitude
de l’Occident face aux émotions et aux passions. C’est à
partir de ce mythe que les émotions deviennent l’élément
qui définit la réalité et l’humanité d’une
vie. En analysant les racines juives du mythe, l’article essaie de saisir
ses implications anthropologiques : les enjeux politiques de l’idée
d’un salut qui ne peut que s’accomplir dans et à travers
la passion.
Emanuele Coccia, “The Canon of the Passions:
The Passion of Christ from Antiquity to the Middle Ages”
Christian theology put the notion of pathos at its center. The passion of the
Messiah depicted by the Gospels was often claimed by Christian theologians as
the sign of an anthropological revolution and has been considered by modern
historians as the expression of a new Western attitude toward the emotions and
the passions. Indeed, it was based on this myth that the emotions became the
defining element of the reality and humanity of all lives. By analyzing the
Jewish roots of the myth, this article tries to grasp its anthropological implications:
the political stakes of the idea of a salvation that could not be accomplished
except in and through the passion.
*
Damien Boquet, « Des racines de l’émotion
: les préaffects et le tournant anthropologique du XIIe siècle
»
Au XIIe siècle resurgit l’antique débat sur les mouvements
premiers de l’affectivité : sont-ils neutres, puisque la volonté
n’y est pas, ou bien engagent-ils la responsabilité de l’individu
? Sur la base d’une mise en ordre de la matière patristique, les
deux positions sont défendues par les penseurs des cloîtres et
des écoles. Une solution d’apparent consensus s’impose au
milieu du XIIIe siècle qui distingue les préaffects primaires,
dégagés de toute responsabilité, et les préaffects
secondaires, que la volonté doit contrôler. En réalité,
se prépare aussi le futur isolement de l’émotion du côté
de l’impulsion corporelle, loin de la raison. L’exemple de la vita
de Marie d’Oignies par Jacques de Vitry montre en outre que le débat
scolastique a un écho direct dans d’autres sphères de la
production écrite, tout spécialement l’hagiographie. Dès
lors, on voit se dessiner une mutation profonde de l’anthropologie savante
mais aussi des sensibilités : elle se caractérise par une expansion
du champ émotionnel qui se love dans toute l’étendue de
la nature humaine, depuis les impulsions du corps jusqu’aux élans
les plus subtils de la volonté et de l’intellect.
Damien Boquet, “The Roots of Emotion: The Pre-affects
and the Anthropological Turn of the Twelfth Century”
The twelfth century saw the return of the ancient debate about the “first
movements” of the affects. Were these neutral because involuntary, or
did they imply individual responsibility? The two positions were defended by
thinkers in the cloisters and the schools, both marshalling Patristic materials
to make their arguments. By the mid-thirteenth century an apparent consensus
had been reached. It distinguished between “primary first movements”,
entirely removed from any sort of individual responsibility, and “secondary
first movements”, which were capable of being controlled by the will.
In fact, this development paved the way for the future isolation of emotion,
relegating it to “bodily impulse” and taking it far from reason.
The example of the vita of Marie d’Oignies by Jacques de Vitry shows,
moreover, that the scholastic debate had a direct echo in other areas of textual
production, especially hagiography. Consequently it marks a profound transformation
in learned anthropology and even sensibilities, with the consequence of expanding
the field of emotions to the entirety of human nature from the impulses of the
body to the most subtle forces of the will and the intellect.
*
Alain Boureau, « Un sujet agité. L’émergence
des passions de l’âme au XIIIe siècle »
La notion de passion de l’âme émerge au XIIIe siècle,
chez le franciscain Jean de La Rochelle (vers 1236), qui leur assigne une place
dans l’économie du sujet, dans la zone intermédiaire entre
l’esprit incorporel et le principe d’animation corporelle. Thomas
d’Aquin, vers 1270, loge dans sa Somme théologique le premier traité
complet des passions de l’âme et approfondit la notion en étudiant
son fonctionnement, en interaction avec l’idée d’habitus.
Un souci anthropologique et existentiel, au croisement d’une christologie
renouvelée, peut expliquer cette émergence capitale pour la culture
occidentale.
Alain Boureau, “An Agitated Subject: The Emergence
of the Passions of the Soul in the Thirteenth Century”
The notion of the “passions of the soul” was introduced around 1236
by the Franciscan John of La Rochelle, who gave them a place in the economy
of the soul in the intermediate zone between the incorporeal spirit and the
principle of corporal animation. Around 1270, Thomas Aquinas offered the first
complete treatise on the passions of the soul in his Summa Theologiae, deepening
the notion by studying how the passions functioned in interaction with the idea
of habitus. Anthropological and existential concerns, appearing at the same
moment as a renewed Christology, may explain this key development in Western
culture.
*
Irène Rosier-Catach, « Discussions médiévales
sur l’expression des affects »
Dans la grammaire et la logique du XIIIe siècle, la distinction entre
affect et concept est essentielle : on pose une distinction entre les expressions
qui signifient « sur le mode de l’affect » (cris, gémissements,
réactions linguistiques purement naturelles et instinctives à
un affect) et celles qui signifient « sur le mode du concept » (parties
du discours, réactions rationnelles). L’interjection est intermédiaire,
d’où des typologies des interjections se calquant sur des typologies
des affects en fonction des parties de l’âme concernées.
En outre, relèvent de la signification par modes d’affects les
syncatégorèmes, qui ne renvoient pas comme les catégorèmes
à des « choses » (relevant des catégories aristotéliciennes),
mais à des manières de les concevoir (comme la négation,
le signe de distribution). Les conceptions qui font une place à l’interjection
sont souvent d’inspiration augustinienne, et il n’est pas anodin
que la première parole d’Adam, selon Dante, soit un cri de louange.
Irène Rosier-Catach, “Medieval Discussions
of the Expression of Affects”
The grammar of thirteenth-century logic made the distinction between affect
and concept essential. In particular, the grammarians distinguished between
expressions that signified “the mode of affect” (shouts, sobs, purely
linguistic reactions that were natural and instinctive) and those that indicated
“the mode of concept” (the parts of discourse, rational reactions).
The “interjection” was intermediate between those categories, so
that the typologies of interjections were modeled on the typologies of affects
as a function of the parts of the soul that were involved. In addition, the
syncategorems, which do not refer to things, as categorems, but to ways of thinking
(like negation), belong to the signification by “the mode of affect”.
The conceptions that were relevant for interjections were often of Augustinian
inspiration, and it is not without relevance that the first word of Adam, according
to Dante, was a shout of praise.
*
Pierre Levron, « Mélancolie, émotion
et vocabulaire : enquête sur le réseau lexical de l’émotivité
intrabilaire dans quelques textes littéraires des XIIe et XIIIe siècles
»
Héritière du concept théologique d’acedia comme de
la théorie des humeurs, la littérature médiévale
accorde une importance particulière à la mélancolie, modèle,
cause et matrice de nombreux comportements irrationnels. L’article se
propose ainsi d’étudier le vocabulaire des émotions violentes
(colère, amour, tristesse, mais aussi joie extravagante) motivées
par des états mélancoliques.
Pierre Levron, “Melancholy, Emotion, and Vocabulary:
An Inquiry into the Lexical Network of Bilious Emotions in Some Literary Texts
of the Twelfth and Thirteenth Centuries”
Heir of the theological concept of acedia as part of the theory of the humors,
medieval literature gave particular importance to melancholy as the model, cause,
and matrix of numerous irrational behaviors. This essay studies the vocabulary
of violent emotions (anger, love, sorrow, but also excessive joy) motivated
by melancholic states.
*
Jean-François Cottier, « Saint Anselme
et la conversion des émotions : l’épisode de la mort d’Osberne
»
En partant de l’épisode de la mort de son ami et disciple Osberne,
événement majeur dans l’histoire émotionnelle d’Anselme,
dont on trouve l’écho aussi bien dans la Vita (I, 10) que dans
la correspondance (Ep. 4, 5, 7 et 11), cet article analyse la manière
dont Anselme lui-même fut perçu et s’est révélé
objet et sujet d’émotions aux yeux de ses contemporains, et ce
dans le cadre de l’expérience communautaire de la vie monastique
au sein d’une institution ecclésiale en pleine mutation.
Jean-François Cottier, “Saint Anselm and
the Conversion of Emotion: The Episode of the Death of Osbern”
This article takes as its point of departure an analysis of the episode of the
death of Anselm’s friend and disciple Osbern, a major event in the emotional
history of Anselm and one that had echoes both in his Vita (I,10) and in his
correspondence (Letters 4, 5, 7 and 11). The article analyzes how Anselm himself
was perceived as both the object and the subject of emotions in the eyes of
his contemporaries, and it takes into account the framework of the community
experience of monasticism at the center of an ecclesial institution in the course
of transformation.
*
Benoît Beyer de Ryke, « Une souffrance
christiforme. Émotions et déification dans Le livre qui se nomme
Suso »
Si dans l’imaginaire commun le terme de mystique évoque une dimension
affective, le courant de la « mystique rhénane » désigne
à l’inverse une démarche fortement marquée par l’intellect.
Or, si la dimension intellectuelle de ce courant est incontestable, l’émotion
n’en est pas pour autant absente, en particulier chez Henri Suso qui infléchit
la mystique rhénane dans le sens de l’affectivité et de
l’imitation de Jésus-Christ en ses souffrances. Nous en donnons
une illustration en analysant dans cet article les différentes émotions
(souffrance et joie) présentes dans l’« autobiographie »
de Suso, rédigée avec l’aide de sa confidente Elsbet Stagel.
Benoît Beyer de Ryke, “Christiform Suffering:
Emotions and Deification in Le livre qui se nomme Suso”
While in the common imagination the term “mysticism” evokes an affective
dimension, Rhenan-Flemish mysticism was, to the contrary, strongly marked by
its appeal to the intellect. Nevertheless, if the intellectual dimension of
this mystical school is incontestable, emotion was nevertheless not absent.
This is particularly true of the works of Heinrich Suso, who redirected Rhenan
mysticism towards affectivity and the imitation of Jesus Christ in his suffering.
This article gives one illustration of this by analyzing the different emotions
(suffering and joy) presented in the “autobiography” of Suso, which
was written with the help of his confidant Elsbet Stagel.
*
Piroska Nagy, « Sensations et émotions
d’une femme de passion : Lukarde d’Oberweimar († 1309) »
L’article étudie les phénomènes mystiques sensibles
dans la vita anonyme de la cistercienne Lukarde d’Oberweimar. Femme extatique,
Lukarde était une parmi bien d’autres à son époque
à avoir connu une vie affective riche d’échanges intenses,
en même temps que des phénomènes mystiques corporels extraordinaires.
L’article cherche à comprendre la signification de l’affectivité
dans la vie d’une religieuse du XIIIe siècle finissant et dans
celle de son entourage, ainsi que dans l’histoire culturelle et religieuse
de l’époque, en étudiant d’abord le parcours de Lukarde,
depuis ses expériences sensibles jusqu’aux phénomènes
surnaturels, puis à travers l’évolution de ses échanges
affectifs et sensibles avec son entourage céleste et terrestre. Il s’en
dégage le portrait d’une véritable femme de passion qui
réitère, par ses passions
(souffrances) l’itinéraire de l’homme de Passion.
Piroska Nagy, “Sensations and Emotions of a Woman
of Passion: Lukardis of Oberweimar (d. 1309)”
This article studies the mystical phenomena pertaining to the senses in the
anonymous vita of the Cistercian Lukardis of Oberweimar. A woman of ecstasies,
Lukardis was one among many others of her time to know an affective life rich
in intense exchanges with others. At the same time, she experienced extraordinary
phenomena of bodily mysticism. The article seeks to understand the meaning of
affectivity in the life of a female religious at the end of the 13th century,
in the lives of those around her, and in the cultural and religious history
of the period. It does so by studying the course of Lukardis’s sense experiences
with supernatural phenomena; it then follows the evolution of her affective
and sensible exchanges with her celestial and terrestrial entourage. It provides
the portrait of a veritable woman of passion who reiterated in her passions
(sufferings) the itinerary of the Man of Passion.
*
Veerle Fraeters, « “Ô Amour, sois
tout à moi !” Le désir comme agent de déification
chez Hadewijch de Brabant »
Le désir de s’unir au Christ engendrait chez les femmes religieuses
liégeoisesbrabançonnes du XIIIe siècle des phénomènes
paramystiques extatiques, décrits abondamment dans leurs vitae. Contrairement
aux hagiographes, une écrivaine mystique comme Hadewijch n’est
pas préoccupée par la description des caractéristiques
visibles du désir comme symbole de sainteté. Sa perspective naît
de l’expérience intérieure et le but de ses écrits
n’est pas (auto)biographique mais mystagogique. L’analyse des termes
begeerte (désir), orewoet (ire d’amour), geneuchte (jouissance)
et gebruken (fruition mystique) dans ses textes révèle que Hadewijch
insiste sur le fait que la véritable fruition ne se trouve nullement
dans l’union jouissante temporaire, mais dans l’union constante
avec Dieu/Minne dans la jubilation et le chagrin. Et c’est bien le désir
qui pousse l’âme à détruire l’union jouissante,
éphémère et partielle, au profit d’une transformation
continue afin de devenir un reflet de plus en plus parfait de l’amour
éternel.
Veerle Fraeters, “Desire as Agent of Deification
in Hadewijch of Brabant’s Writings”
The Lives of the 13th century mulieres religiosae from the Southern Low Countries
abound with descriptions of ecstatic paramystical phenomena generated by the
devotional practices these women undertook in following their desire to become
one with Christ. While a hagiographer’s perspective is external and the
purpose of his writing the display of visible signs of sanctity, a mystical
author like Hadewijch writes from an inner, experiential point of view and the
purpose of her writings is mystagogical rather than (auto)hagiographical. Analysis
of her employment of the terms begeerte (desire), orewoet (violent love), geneuchte
(pleasure) et gebruken (mystical fruition) reveals that she teaches that “true
fruition” (dat ware gebruken) lies not in the sensation of ecstatic mystical
union, but rather being constantly at one with Minne/Christ, whether it be in
the jubilation of union or in suffering and loneliness. She names “desire”
as the agent that destroys each temporary ecstatic union and that which propels
the soul into a continuous transformation process in order to become an ever
more true reflection of eternal Minne.
*
Federica Veratelli, « Représenter les
émotions en images : le domaine figuratif de la douleur »
L’article propose une lecture de la représentation des émotions
dans l’art médiéval à travers un itinéraire
dans le domaine figuratif de la douleur. Après une introduction de nature
méthodologique, l’analyse se concentre sur les solutions iconographiques
flamandes qui, vers la fin du Moyen Âge, ont contribué à
renouveler la grammaire visuelle européenne de la souffrance par la mise
en place d’un langage fonctionnel – qui a eu une grande importance
dans certaines « communautés émotionnelles » spécifiques
– répondant à de nouvelles exigences dévotionnelles.
Federica Veratelli, “Representing Emotions through
Images: The Figuration of Sorrow”
This article provides a reading of the representation of emotions in medieval
art through a review of the figuration of sorrow. After an introduction to the
methodology, the analysis focuses on Flemish iconography, which, towards the
end of the Middle Ages, contributed to the renewal of the European visual grammar
of suffering by instituting a functional language that responded to new emotional
needs and which had a great importance in particular “emotional communities”.
*
Brigitte d’Hainaut-Zveny, « L’ivresse
sobre : Pratiques de “rejeu” empathiques des images médiévales
»
Cette étude entend mettre en évidence la manière dont les
sentiments et les sensations des fidèles furent mobilisés, à
la fin du Moyen Âge, pour faire affleurer la présence de Dieu et
de ses saints à travers certaines de leurs images. Espaces de communication
avec le sacré, ces images encadrèrent diverses pratiques de méditation
projective et de « rejeu » empathique des épisodes de l’Histoire
sainte, susceptibles d’offrir les conditions d’une expérience
ubiquitaire de l’Autre.
Brigitte d’Hainaut-Zveny, “Sober Drunkeness:
Medieval Images and Practices of Empathetic ‘Replaying’”
This study is intended to show how the sentiments and sensations of the faithful
were mobilized, at the end of the Middle Ages, to make bold the presence of
God and his saints through certain images. These images, which were spaces of
communication with the sacred, entailed, in effect, diverse practices of projective
meditation and of empathetic “replaying” of episodes from the holy
history, producing the conditions that made possible an all-encompassing experiencing
of the Other.
*
Anna Caiozzo, « Percevoir l’altérité
et le malheur d’autrui : remarques sur l’expression des émotions
dans l’Orient médiéval »
Dans les miniatures de l’Orient médiéval, seules quelques
émotions sont perceptibles dont la douleur et la surprise. Le témoin
interpellé par la souffrance d’autrui porte par ce biais un regard
critique sur les pratiques sociales, politiques, culturelles de son temps, regard
que le texte ne peut parfois exprimer.
Anna Caiozzo, “Seeing the Alterity and the Bad
Fortune of the Other: Remarks on the Expression of Emotions in the Medieval
East.”
In the miniatures of the medieval East, only a few emotions are perceptible,
sorrow and surprise in particular. Because of this, the evidence given by the
depiction of the suffering of others affords a new view of the social, political,
and cultural practices of its time, a view that text can only rarely express.
*
Martin Roch, « Odeurs extraordinaires et émotions
au haut Moyen Âge »
Dans les sources narratives du haut Moyen Âge, les exhalaisons d’odeurs
extraordinaires s’accompagnent assez souvent de signes émotionnels.
Dans ces récits de prime abord stéréotypés, les
perceptions olfactives assument en fait des modalités diverses et produisent
de multiples effets sur les protagonistes. La mise en évidence de la
dimension affective de ces perceptions rejoint les résultats des recherches
modernes sur l’olfaction.
Martin Roch, “Extraordinary Odors and Emotions
in the Early Middle Ages”
In the narrative sources of the Early Middle Ages, the exhalations of extraordinary
odors very often are accompanied by emotional signals. This article considers
first how in these stereotypical representations, olfactory perceptions in fact
assumed diverse modalities and produced multiple effects on their protagonists.
The understanding of the affective dimension of these perceptions can also be
considered in the light of the results of modern research on olfaction.
*
Naama Cohen, « The Emotional Body of Women :
Medical Practice between the 13th and the 15th Century » / « Le
corps émotionnel des femmes : la pratique médicale aux XIIIe-XVe
siècle »
L’article étudie le traitement des émotions des femmes par
la médecine médiévale. Les cas examinés dans les
consilia médiévaux, écrits par des médecins italiens
des XIIIe-XVe siècle, révèlent que dans la pratique clinique,
les émotions n’étaient pas comprises comme différentes
en nature ou en intensité selon le genre. En outre le genre du patient
n’a pas influencé le choix du traitement des médecins, ni
le conseil portant sur le comportement émotionnel.
Naama Cohen, “The Emotional Body of Women: Medical
Practice between the 13th and the 15th Century”
This paper examines the treatment of women’s emotions in medieval medicine.
Cases from medical consilia, written by Italian physicians from the 13th to
15th centuries, reveal that in the medical clinic emotions were understood to
differ neither in kind nor intensity according to gender, nor did the patient’s
gender influence the physician’s choice of treatment or advice concerning
emotional behaviour.
*
Pierre Livet, « Conclusion : Les émotions
au Moyen Âge. Analyse rétrospective »
Il est possible de relier les contributions de ce volume en partant d’une
particularité des émotions, celle de pouvoir donner des indices
relativement fiables sur nos dispositions à réagir et sur nos
préférences effectives dans une situation donnée. Les religieux
vont alors souvent se donner à eux-mêmes des indices de leurs dispositions
vis-à-vis de Dieu en participant à sa passion, ou s’ils
éprouvent des états d’extase. Ces signes peuvent passer
aussi par des images et des odeurs. Le problème est alors qu’en
nous livrant aux émotions pour y trouver des signes, nous risquons d’être
emportés par elles, ou au contraire de modifier ce qui devrait nous révéler
à nous-mêmes.
Pierre Livet, “Conclusion. The Emotions of the
Middle Ages: A Retrospective”
It is possible to link the contributions in this volume by beginning with a
peculiarity of emotion: they are able to give relatively faithful indices of
our dispositions to react and our effective preference in a given situation.
The religious of the Middle Ages, whether male or female, often themselves gave
indications of their affective dispositions vis-à-vis God by participating
in his passion, or they experienced states of ecstasy. These signals were also
indicated through images or odors. The problem, then, is that in approaching
emotions in order to discover what they signal, we risk being carried away by
them; or, to the contrary, we risk modifying what they reveal about ourselves.
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