Illustration, Luca Signorelli (XV-XVI
siècle), Cathédrale d'Orvieto. (détail)
Le mythe de l’Antichrist n’a rien perdu de la fascination
qu’il exerce avec l’écoulement du temps. Les mentalités
ont certainement beaucoup changé. Très peu de gens ? y compris
parmi les chrétiens dits « pratiquants » ? croient encore
vraiment à l’apparition, vers la fin de l’histoire, d’un
personnage mi-réel, mi-fabuleux, tel qu’il est décrit par
la plupart des Pères de l’Église. Mais son image, retravaillée,
revalorisée, mise à jour, continue de hanter les esprits, surtout
dans les périodes troubles, dont l’histoire moderne n’a pas
été épargnée . Au sein de la chrétienté,
c’est l’interprétation « collective » et «
spiritualiste » qui a finalement eu gain de cause. L’Antichrist
n’est plus guère imaginé comme un personnage individuel
qui, à un moment précis de la fin des temps, entrera sur la scène
de l’histoire (pareille croyance resurgit cependant à chaque moment
de crise ). On l’imagine plutôt sous la forme d’une énergie
diffuse et insidieuse qui imprègne peu à peu, dès le présent,
le tissu de notre existence. Certains l’identifient au progrès
technologique et à l’avancée « irraisonnable »
de la science ; d’autres à l’individualisme et au pragmatisme
du mode de vie contemporain ; d’autres, enfin, au sécularisme généralisé
de notre époque. Ainsi, à peu près toutes les facettes
de la modernité deviennent l’expression d’une antichristologie
up to date. Avant de commencer notre enquête dans l’Antiquité
chrétienne, il convient peut-être de s’interroger sur la
signification « ultime », selon l’expression de Paul Tillich,
dont ce mythe est porteur depuis déjà presque deux mille ans.
Que représente-t-il du point de vue philosophique ?
S’interroger sur le mythe de l’Antichrist, c’est
essayer de repenser, sous un angle inédit, le problème du mal
absolu agissant dans l’histoire. Sous un angle inédit, puisque
ce mythe imagine pour la première fois et de manière radicale,
comme le soulignait Bernard McGinn , le mal absolu incarné dans un être
humain. En effet, toutes les religions « traditionnelles » ou «
cosmiques », selon la terminologie utilisée par les historiens
des religions, expliquent la présence du mal dans le monde par un accident
divin, dont l’être humain ne se sent en rien responsable : c’est
le cas, pour ne prendre que deux exemples, de la religion grecque, où
ce sont les passions des dieux qui se trouvent à l’origine du mal
des mortels, ou celui, encore plus évident, de l’hindouisme, où
chaque être est censé faire partie d’un engrenage cosmique
si parfaitement réglé que toute initiative personnelle est a priori
exclue. Pour ces religions « anhistoriques », le mal tient exclusivement
de la volonté divine et son existence reste un mystère qui se
révèle à travers les événements « naturels
» de la vie : les maladies, la guerre, les tremblements de terre, les
inondations, la sécheresse, la famine, la stérilité, la
mort. Tous ces événements reçoivent une explication mythologique
qui amène l’homme à croire qu’ils devaient nécessairement
se produire à l’instant même où ils se sont produits.
Le christianisme représente une révolution par
rapport à cette vision strictement mythologique. Tout d’abord,
il hérite du judaïsme et, surtout, du prophétisme juif l’idée,
tellement importante, du caractère sacré de l’histoire.
L’histoire humaine a un sens, un but à atteindre ? en l’occurrence,
l’instauration du règne messianique ? et, par cela même,
elle devient sacrée. Le Dieu d’Israël se révèle
à travers cette histoire et le peuple qu’il a choisi participe
pleinement à son projet divin. Ensuite, par la croyance selon laquelle
Dieu lui-même s’est fait homme en Jésus, le christianisme
pousse à l’extrême ce processus de sacralisation de l’histoire.
De son point de vue, le projet du salut a été atteint, il ne reste
plus à l’humanité entière qu’à en prendre
conscience. De même que Jésus représente le Bien absolu
devenu homme, de même son opposé, l’Antichrist, représente
l’incarnation du mal absolu dans l’histoire. Par conséquent,
à partir de ce moment la confrontation entre le Bien et le Mal se déroule
au niveau de l’histoire et de la temporalité, l’homme y étant
partie prenante. C’est là, nous semble-t-il, la grande différence
entre le mythe du diable et celui de l’Antichrist. Tandis que le premier
prolonge, d’une certaine manière, une vision mythologique anhistorique
du mal, le dernier la dépasse nettement ? à quelques exceptions
près, dont il sera question au cours de cette étude ? en proposant
une solution historicisante avec tout ce que cette solution implique sur le
plan intellectuel et psychologique. Si le Christ a pu revêtir notre chair,
l’Antichrist aussi a droit à l’existence. Du point de vue
antichristologique, le Mal est une affaire qui regarde de près chaque
être humain. Chacun de nous est un antichrist potentiel, dira saint Augustin
(Commentaire de la première épître de saint Jean 3). Cette
conception de l’évêque d’Hippone, qui deviendra celle
de l’Occident chrétien, ne fait que pousser jusqu’à
l’extrême cette vision que nous venons d’esquisser et qui
est tout à fait nouvelle par rapport aux autres religions, croyances
et systèmes métaphysiques.
Le fait que le Mal absolu puisse être conçu sous
les traits d’un personnage historique implique, du coup, la culpabilisation
maximum et la responsabilisation permanente de l’être humain. Si
l’Antichrist représente le Mal agissant à nos côtés,
sous nos yeux ou à l’intérieur de nous-même, nous
pouvons le « retenir » (en devenant de véritables katéchontes)
par nos propres moyens. Si son apparition est censée mettre un terme
à l’histoire, et donc à notre vie, faisons en sorte que
cette apparition n’ait jamais lieu. C’est un peu le message, toujours
actuel, de notre mythe.
Et puisque nous avons utilisé déjà à
plusieurs reprises le terme de « mythe », essayons d’expliquer
les raisons pour lesquelles nous le préférons à celui de
« légende », utilisé à la fois par Bousset,
Jenks et McGinn dans leurs ouvrages respectifs. Pour les historiens des religions,
un « mythe » raconte toujours une histoire exemplaire et vraie .
Plus exactement, il dit comment quelque chose commence à exister. De
ce point de vue, les mythes les plus « originaires » sont les mythes
cosmogoniques : comment le monde a pris naissance ; comment le mal s’est
produit ; comment la civilisation est apparue sur terre, et ainsi de suite.
La condition primordiale pour qu’une histoire soit considérée
comme un mythe, c’est qu’elle soit vraisemblable, autrement dit
qu’il existe des gens qui croient en elle. En effet, le mythe joue un
rôle essentiel dans les sociétés humaines traditionnelles.
Ce sont les mythes qui donnent sens à toutes les activités quotidiennes,
ainsi qu’à toutes les catastrophes qui peuvent s’abattre
à un moment ou à l’autre sur les communautés respectives.
C’est toujours le mythe qui leur offre une vision du monde parfaitement
valable et cohérente. Bref, les mythes structurent l’imaginaire
de toute civilisation, qu’elle soit traditionnelle ou moderne, car le
monde d’aujourd’hui est aussi plein de mythes (le mythe du progrès,
de la jeunesse éternelle, de la démocratie, etc.) que l’était
le monde d’autrefois.
D’autre part, le mythe ne reste jamais fixé dans
son expression première. Il peut changer, subir des modifications en
fonction précisément du contexte dans lequel il évolue.
A ce propos, certains phénoménologues de la religion parlent d’une
véritable « dialectique » des mythes . Le mythe de l’Antichrist,
par exemple, prend diverses formes, selon qu’il est utilisé par
un chrétien du IIIe siècle, par un musulman du IXe siècle
ou par un protestant du XVIe siècle. C’est donc surtout pour son
élasticité que nous avons préféré le terme
de « mythe » à celui de « légende ». En
effet, nous considérons que ce dernier terme, bien que mettant mieux
en lumière les racines et la dimension historiques de la figure de l’Antichrist,
ne rend pourtant pas compte de toute la complexité du phénomène
antichristologique à travers les époques et laisse totalement
de côté sa dimension métaphysique, qui nous paraît
essentielle. Une légende reste plus ou moins liée à son
contexte d’origine, tandis qu’un mythe possède cette formidable
capacité de métamorphose et de rajeunissement. Un mythe est toujours
frais, nouveau, tandis qu’une légende est toujours « vieille
». Une légende devient mythe lorsqu’elle s’empare de
cette valeur d’archétype qu’elle ne possède pas à
l’origine. Car ce qui caractérise le mythe c’est justement
sa capacité d’offrir des archétypes, des modèles
existentiels. La légende raconte une histoire du passé, mais sans
aucun effet sur la condition présente de l’homme, alors que le
mythe raconte une histoire qui produit un certain effet dans l’immédiat.
Enfin, de même que les Pères de l’Église n’auraient
jamais accepté de parler d’un « mythe » de l’Antichrist,
mot auquel ils ont toujours attribué une connotation péjorative,
de même ils auraient certainement refusé d’employer «
légende », néologisme technique d’origine très
récente, pour des raisons faciles à comprendre. L’Antichrist
est un personnage qui fait entièrement et profondément partie
de leur vie, laquelle vie se trouve modelée à chaque instant par
la foi chrétienne. Lorsqu’on a donc à choisir entre deux
termes aussi impropres l’un que l’autre, tels que « mythe
» et « légende », il vaut mieux partir d’une
présupposition d’ordre théorique. Aussi, espérons-nous
ce petit exposé, que nous venons d’esquisser, suffisant pour légitimer
l’usage du terme « mythe » lors de ce travail.
Enfin, il faut prévenir le lecteur sur l’emploi
que nous faisons de quelques termes ou expressions techniques, comme, par exemple,
« antichristologie », « vision » ou « synthèse
antichristologique », etc. De même que l’on parle d’une
« christologie » des Pères, il nous semble parfaitement légitime
de parler aussi, dans leur cas, d’une « antichristologie »,
qui résumerait leur vision théologique sur l’adversaire
du Christ maintenant et à la fin du monde. Nous avons choisi l’orthographe
« Antichrist » et non pas « Antéchrist », pour
mieux suggérer l’idée d’adversité qui est contenue
dans la particule anti (signifiant « contre » ou « à
la place »). Augustin écrivait déjà dans son Commentaire
de la première épître de saint Jean (3, 4) : « En
latin le mot “antichrist” signifie “qui est contre le Christ”.
Le mot “antichrist” ne veut pas dire, comme certains l’ont
pensé, “celui qui doit venir avant (ante) le Christ”, autrement
dit, celui après lequel Christ doit venir : l’étymologie,
l’orthographe montrent que tel n’est pas le sens ; non, l’antichrist,
c’est celui qui est contre le Christ. » La forme « Antechristus
» est attestée chez les auteurs chrétiens de langue latine
dès le IIIe siècle. Il paraît que la forme avec e était
plus harmonieuse aux oreilles des Romains que celle avec i. En tout cas, l’acrostiche
41 des Instructions de Commodien s’appelle De Antechristi tempore et non
De Antichristi… Jusqu’à l’époque d’Augustin,
il existe encore de nombreux témoignages attestant cette orthographe
, rejetée sans appel par l’auteur du De ciuitate Dei. La raison
d’Augustin est aussi la nôtre : la forme avec i nous semble à
la fois plus juste et plus commode, à l’encontre de la tradition
de la langue française. Néanmoins, chaque fois que nous avons
rencontré la forme « Antéchrist » chez un auteur moderne
ou autre, nous l’avons citée comme telle.
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