La question de la musique n’est pas celle d’une
sphère séparée, prétendument celle de l’esthétique,
mais elle relève chez Theodor W. Adorno d’une position globale,
celle de la philosophie dans son rapport au XXe siècle. L’interrogation
philosophique, pour sa part, se modifie dialectiquement en relation avec l’époque,
et en particulier avec le destin de la musique. La réception d’Adorno,
pourtant, a contribué paradoxalement à créer de nouvelles
scissions : la sphère du savoir musicologique se borne souvent à
l’image d’un zélateur de Schœnberg, méprisant
l’art des masses et se tenant dans un rapport douteux aux avant-gardes
; la rationalité philosophique tendrait plutôt à y voir
un témoin embarrassant des premiers pas de l’École de Francfort.
De tels clivages reflètent une division du travail académique
plutôt qu’une nécessité de la chose, laquelle invite
à une autre démarche.
Cet ouvrage part de l’exigence méthodologique d’une philosophie
du concret, pleinement réalisée dans le livre qu’Adorno
consacre à la musique de Gustav Mahler en 1960. C’est une pensée
du temps, cristallisée dans les catégories du roman, de la narration,
du conte et plus généralement de l’épique, qui y
est déployée, tout en renvoyant à l’horizon entier
que constituent les noms du premier Georg Lukács, de Walter Benjamin,
de Ernst Bloch, et de Bertolt Brecht. Toutes les lignes significatives de l’œuvre
d’Adorno y convergent, incluses ses déterminations musicales :
Beethoven, Wagner, Stravinsky et Schœnberg. L’expérience s’avère
alors constituer la dimension décisive d’une pensée travaillée
de part en part par le problème de la mémoire, et qui apparaît
en cela soucieuse du populaire, de sa disparition et de sa sauvegarde. La musique,
dans son caractère de langage ou de geste, vient porter cette dialectique
de la raison par laquelle Adorno voulait répondre à son époque.
Anne Boissière est professeur à l’Université
de Lille III où elle enseigne l’esthétique et dirige le
Centre d'Etude des Arts Contemporains. Elle a publié Adorno, la vérité
de la musique moderne, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires
du Septentrion, 1999, a coordonné le collectif Musique et philosophie,
Paris, CNDP, 1997 et plus récemment, co-dirigé avec Catherine
Kintzler Approche philosophique du geste dansé, de l’improvisation
à la performance, Presses Universitaires du Septentrion, 2006.
|